Nouvelle en vrac #1 : « mon Isabelle »

C’est suite à une provocation sans commune mesure que j’ai repris le clavier pour écrire cette petite nouvelle. Je la dédie à Valérie que je remercie au passage pour plein plein de trucs (elle est au courant :p) et à tout ceux qui ont entendu l’origine story de cette mystérieuse Isabelle…

Mon Isabelle

Rien ne se brise plus facilement qu’un cœur amoureux.

Cette vérité si simple, je pensais l’avoir toujours comprise, toujours envisagé à sa juste valeur. Et oui pardi ! Moi le poète, si prompt a couché sur le papier les turpitudes de l’âme, j’étais le mieux placé pour le savoir, j’étais celui qui avait les mots pour le dire, les images pour l’exprimer…

Rien n’était plus faux.

C’était l’été, et le vent poudrait Paris d’un parfum léger d’herbe fraiche, caressant les murs et les devantures avec la tendresse d’un amant délicat.

Il me venait des envies d’errance dans le parc florale dont j’aimais remonter les sentiers en écoutant le claquement du gravier sous mes pas, tout en brulant mes yeux sur les milliers de couleurs qui perlaient çà et là. Je voulais sentir sous mes doigts la douceur du jasmin tandis que le soleil au-dessus de ma tête me dardait de ses rayons brulants. Je voulais murmurer des mots dans le vide pour le simple plaisir qu’ils sonnent dans ma bouche, vibrent dans ma gorge et façonnent mon souffle, comme s’il était un instrument de musique.

Prenant une grande inspiration, je fis résonner le « Om » bouddhique jusqu’à ce que je puisse sentir mon torse vibrer et tous mes muscles se relâcher.

Et puis soudain, une autre voix s’ajouta à la mienne. Une voix plus douce, quelques octaves au-dessus de la mienne. C’était une voix sereine et matinée de merveilleux qui s’était posée là, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Malgré la surprise, je ne voulais pas arrêter, je ne voulais pas briser la magie de l’instant ni perdre l’emprise sur mes sentiments. J’étais exalté, au cœur d’un vortex impressionnant de sensations. Je voulais tourner la tête et voir qui me donnait ainsi la réplique, mais je risquais d’interrompre la magie de l’instant.

C’était hors de question : dussé-je en perdre le souffle, je voulais continuer, pousser cette infime seconde un peu plus loin, un peu plus fort…

Et puis mon corps de lui-même m’intima d’arrêter, mes bras se rassemblèrent comme deux ailes qui se replient, mon souffle devint silence, et mes yeux se fermèrent tandis que ma tête tombait doucement en avant.

Mon esprit lui était inondé de question : qui était-elle ? De quoi avait-elle l’air ?

Je la rêvais le temps d’un instant en une muse aérienne et gracieuse, en fée scintillante, en déesse d’albâtre.

Il fallait tourner la tête, ouvrir les yeux, il fallait la regarder, l’emprisonner dans mon regard, parce que cet instant, celui unique ou pour la première fois on découvre l’autre, cet instant est bien trop précieux, bien trop exigeant pour être prit à la légère. Je voulais graver mon âme de son image, faire de sa silhouette les contours de mon monde et de la couleur de ses yeux l’encre de mes mots. C’est un instant foudroyant qui n’existe qu’entre son apparition et le temps de le comprendre, c’est comme vouloir attraper un éclair avec les mains, mais pourtant je me devais de le faire, tourner la tête, ouvrir mon regard, et dans le temps d’un souffle retenir tout ce qu’il pouvait y’avoir de beau et de merveilleux.

… mais n’était-ce pas une erreur ? Voir c’était l’assurance de tuer mon rêve et de retomber dans le réel. Mais qu’allais-je faire ? Prétendre ne pas avoir remarqué sa présence ? M’enfuir à toute jambe tandis qu’elle me fusillerait du regard ?

Je la rêvais sublime mais elle ne serait qu’humaine, ordinaire, banale. Moi je cherchais le rêve, je poursuivait la Beauté qui se cache dans le monde et ne se révèle que pour ceux qui sont prêt à chercher où il faut. Peut être alors qu’il me faudrait regarder au-delà de ce qu’elle semblera être ? C’était à moi de m’offrir a ma muse et pas l’inverse : elle devait me conduire à la Beauté du monde, peut-être pas l’incarner ?

Angoissé, je tournais la tête, prêt à toucher le sol et revenir dans le monde réel si jamais mes espoirs furent trop grand.

Un délicieux frisson me saisit tandis que je commençais à l’entrevoir. Elle glissa dans mon champ de vision le temps d’un battement de cil et mit la réalité sens dessus dessous.

Les mots devinrent fou dans mon crane. Elle était gouache et aquarelle comme une ocre remplit de carmin… non ! elle était ruban et soie parcheminée de dentelle comme… ah fichtre ! Mais qu’est ce qui m’arrive ?

Elle était ronde en bouche avec un tanin délicat…

Elle était harmonique et accordée à la quinte…

Elle était…

Mais qu’est ce qui m’arrive ?

Je suis où ? Pourquoi il fait froid ? Pourquoi le sol d’asphalte brille ?

L’air se remplit du parfum acide des pots d’échappement tandis que le bruit pétaradant des scooters me vrille les tympans, je perds l’équilibre et me rattrape in extremis à une borne en métal situé à ma droite. Je vacille, je ne sais plus où je suis.

Un passant enroulé dans un lourd blouson de cuir noir me dévisage tandis qu’il passe à ma hauteur. Il y’a dans son regard un air de dégout facile à deviner. Il y’a des centaines de personnes qui sillonnent le trottoir en s’évitant mutuellement. Certains se parlent entre eux et avancent tranquillement tandis que d’autres marchent d’un pas pressé filant vers une destination connue d’eux seuls.

Certains m’observent du coin de l’œil tandis que d’autres détournent sciemment le regard pour ne pas croiser le mien.

Et vous vous êtes qui ?

Ne faites pas l’innocent je sens votre présence au-dessus de moi, derrière ma tête, dans mon crane, juste au bout de mes yeux !

Vous êtes quoi au juste ? Un souvenir ? Un mauvais rêve ?

Pourquoi vous êtes fixé comme ça sur moi ? hein ? on dirait que vous êtes pendu à chacun de mes gestes, à chacun de mes mots ! vous n’avez nulle part où aller ? a part me coller comme une sangsue vous n’avez rien de mieux à faire ?

Partez ! Laissez-moi en paix bordel !

PARTEZ !

… ok d’accord, je vois… vous ne partirez pas hein ? Évidemment… c’est normal après tout.

Alors tant pis : continuons.

Elle me tenait la main tandis que nous montions l’escalier de son appartement. Y’avait plus simple comme position pour grimper 3 étages, mais elle y tenait, et moi je ne voulais que combler la moindre de ses attentes. Elle me tirait, tournant le regard de temps en temps pour m’assener un de ses sourires d’opaline et de rubis. A chacun de nos pas, un lourd bruit résonnait dans le hall d’escalier à une cadence entêtante. Une fois sur le palier, elle s’arrêta devant la porte puis m’enlaça, plongeant sa tête dans mon cou.

Elle voulait juste rester comme ça, pour sentir mon cœur taper contre son oreille. Elle voulait entendre le bruit de ma vie et le reprendre à l’unisson. Moi je ne voulais que rester dans cet état parfait d’harmonie, et m’enivrer dans son parfum au relent de jasmin.

La vie était une mesure à quatre temps : Un, deux, trois, quatre, et on recommence.

On découpe, on accélère, mais au final c’était toujours un, deux, trois, quatre.

… et on recommence.

Est-ce que la vie n’était-elle pas aussi à 4 temps ? on démarre, on prend son envol, on se laisse porter et c’est déjà le quatrième et dernier temps.

Est-ce que l’amour ce n’est pas pareil ? on se rencontre, on tombe amoureux, on s’aime et on se quitte.

… et on recommence ?

Depuis longtemps j’avais compris comment tournait cette cadence, comment les 4 temps rythmaient ma vie. Depuis longtemps j’avais arrêté de croire que je pourrais trouver une autre façon de la jouer. Après tout, est-ce si mal de jouer la mélodie comme tout le monde ? De vivre la même vie que d’autres, avant de laisser ma place au 4eme temps… et que tout recommence pour quelqu’un d’autre ?

Mais il y’avait ma muse maintenant. Ma fée, ma déesse.

Une femme de celle qui vous font perdre la mesure, qui change le tempo de votre cœur et lui rajoute un temps. Un cinquième temps, tout ce qu’il y’a de plus semblable aux autres, mais qui change radicalement la mélodie. D’un seul coup tout se décale, plus rien ne semble en place. Vous avez l’impression que vous n’êtes plus comme les autres, que la vie ne sonne plus pareil.

Avec son accent de Louisiane qui ronronne comme un chat qu’on caresse, Elle n’a qu’à dire un mot pour affoler le métronome.

« Take Five… »

Fini le un, deux, trois, quatre. Finie la boucle, finie la normalité. On ne recommence plus, on continue, encore et encore. Penchée sur moi, ses longs cheveux forment une corolle qui m’enlace et ne me laisse que son regard pour seul horizon. Je sens sa main sur ma joue qui glisse comme une goutte d’eau. Le tempo est faussé, il y’a un temps de trop, mais en cet instant on s’en moque éperdument.

Dingue ce qu’on peut faire avec un temps en plus : bouleverser l’ordinaire, casser le quotidien, ouvrir nos yeux sur ce qui le vaut bien…

Elle m’embrasse, frottant le bout de son nez sur le mien, lâchant un souffle sensuel au creux de mon oreille avant de me dire qu’elle m’aime. Et moi me direz-vous ? Moi j’essaye de ne pas suivre le tempo, j’essaye de rester hors course, de ne pas relâcher le temps. Après tout, fini la mesure classique, on a décidé de « take five »

La mélodie commence, en tierce, parce que la tierce c’est doux. L’unisson c’est trop banal, pas quand on « take five » alors on se montre inventif. Mais surtout on écoute. Sans le métronome du train-train, on doit faire attention, alors on compte : un, deux, un, deux, un… et puis un, deux, trois, un, deux. Finalement c’est facile.

Son parfum est fait de miel, de violette et de jasmin, à moins que ça ne soit l’odeur de sa peau quand je me plonge dans le creux de son cou. Je la sens qui frisonne sur le cinquième temps : quel canaille celui-là !

Le claquement de nos baisers suit le « take five » : un, deux, un, deux, on laisse presque passer le cinquième temps mais in extremis on le rattrape. Il déborde sur la suite, mais au final tout revient dans le tempo. Incroyable comment un élément qui semble propice à susciter le chaos arrive à réguler l’ensemble de la partition.

On ne résout pas l’accord parfait : on reste en Ré, on maintient la tension pour ne pas finir le morceau. On évite soigneusement le Do Majeur, on part en Mi mineur…

… et on recommence.

Elle se serre contre moi, ou est-ce l’inverse ? J’ai vraiment perdu le compte. Où est le temps bon sang ?

Son sourire de loup laisse paraitre un éclat blanc à fleur de ses lèvres carmin. Je n’ai finalement qu’a la suivre pour retrouver ma mélodie, qu’à coller l’oreille sur sa poitrine nue pour entendre son cœur battre.

Un, deux, trois, un, deux…

Je commence à entendre des notes cachées, des harmoniques subtiles qu’on ne peut pas entendre naturellement. Pourtant je les entends clairement, qui forment des couleurs nouvelles, chaudes et profondes. Il se dégage une tension entre nous deux, qui ne fait que monter. Elle aussi l’entend, et elle se laisse emporter, m’agrippant les épaules pour m’emmener.

Comme dans un blues, on oscille dans le majeur sur un accord 7eme, entre le beau et le mélancolique, entre le passionné et le tendre…

… et on recommence.

Nos cœurs s’emballent, la tension ne s’arrête pas, de toute façon on ne le veut pas. On reste en déséquilibre, on ne joue pas sur la fondamentale, on préfère la 9eme.

A bout de force, ont fini par jouer ce Do Majeur à l’unisson. Fini la tension : nos corps résonnent sur le cinquième temps dans un écho à deux voix.

A peine le temps d’un dernier baiser et la mélodie repart à quatre temps. Le métronome se recale et la vie se rejoue à nouveau à son rythme habituel.

Tandis qu’elle s’en va, laissant sur les draps son parfum de miel, de violette et de jasmin, elle relève une mèche de ses cheveux corolle et me dit avec son accent de Louisiane :

« See you next time… »

Je suis encore perdu, j’ai encore la tête qui s’emballe et les mots qui deviennent fous. Je la vois blonde, me parcourant de ses yeux verts, je la vois rousse blottie sur moi, je sens sa peau douce sous mes doigts tandis que son regard bruns profonds rêvasse en fixant le plafond. Tandis qu’elle m’embrasse et me dit des mots tendres, je sens ma main qui passe dans ses cheveux crépus… Non, attends… châtains ? lisses ? pastels ?

Elle est multiple et unique, à jamais insaisissable dans ma mémoire. Elle n’a plus de substance mis à part le vide qu’elle a inscrit en moi.

J’essaye de rassembler mes esprits, d’être plus clair, mais ça ne sera pas facile parce que je réalise que j’en suis à ma 8eme bière de la soirée. Dans ma main la canette glacée glougloute des quelques gorgés restante.

Alea Jacta Est, j’avale ce qui reste et je jette la canette sur la route où elle finie broyée sous les roues d’un SUV. Le gout dans ma bouche est fade, tout juste froid.

En fait je réalise que tout est comme ça aussi bien autour de moi qu’en dedans.

Je sens que le monde est fade, vide, triste, et qu’il n’a même pas la beauté de la mélancolie. Le monde autour de moi est maintenant une simple absence : de goût, de sensation, d’harmonie. Même le temps se met à déconner autour de moi, à ne plus avoir de sens. L’avant, l’après, tout s’est réduit à une bouillie ou chaque instant est à la fois le fils et le père du précédent.

J’essaye de me mettre une baffe, comme pour amorcer une étincelle et refaire partir ma tête. Car ne vous y trompez pas c’est ça qui déconne : ma sale caboche de pochard aviné qui coule de plus en plus vers le coma.

Ça dure un dixième… non un millième de seconde, un cinquième temps qui s’engouffre en moi et me laisse un petit répit.

Je pouvais la voir alors, frissonnante, tombant sur le canapé en soupirant. Elle passa sa main dans ses cheveux taillé court et teinté de bleu puis les agita un peu pour y remettre du mouvement. Mais surtout elle m’évitait du regard, tournant la tête si nécessaire pour m’empêcher de capter ses yeux vairons.

Ma voix voulut retentir pour lui demander ce qui n’allait pas, mais ce fut peine perdu : elle n’était déjà plus là, sa silhouette passant comme un spectre a travers les miroirs et les reflets. Dans mon dos, puis aussitôt à la fenêtre, elle ne faisait que s’enfuir où que se porte mon regard.

Alors moi je me mis à tourner en rond, a ouvrir et fermer chaque porte, chaque tiroir. Je voulais qu’elle en sorte, je voulais qu’au détour d’un reflet elle apparaisse, je voulais qu’en attrapant un de ses objets dans la salle de bain je ressente son parfum, qu’un sentiment finisse enfin par passer dans mon âme.

« Rien de tout ça mon pote ! j’suis largué t’as pigé ? elle m’a largué !
– Bon ça suffit maintenant ! » dit le passant en me repoussant avec modération
– Nan tu comprends pas ! je sais qu’elle est là, mais… pas là comme… tu sais quand on dit que c’est là ? » dis-je en pointant mon cœur du doigt.

Je vois maintenant dans le regard du passant de la pitié.

« Ouais d’accord » dis-je avec une pointe de colère tandis que mon égo reprenait le dessus « Toi t’es au-dessus de tout ça hein ! t’as une alliance et un beau costume… toi t’as une gueule à être un bon parti hein ? parti… bah ouais elle est partie ! PARTIE ! Je sais même pas pourquoi… je… je ne sais même plus qui elle était ! je peux plus la voir ! J’Y ARRIVE MEME PLUS !! »

Et tandis que je m’effondre en sanglot, le passant me rattrape par les épaules. Il sent qu’il n’arrivera pas à me porter, parce que mes muscles sont complétement relâchés faisant de mon corps une masse inamovible, comme dans le paradoxe de Zénon.

Le passant fait son possible pour me caler sur le mur et me faire glisser doucement jusqu’à ce que je sois calé contre le sol. Du coin de l’œil je vois son visage, mais il ne se fixe pas dans ma mémoire, et dès que je relâche mon attention c’est comme s’il changeait un tout petit peu.

Y’a des gens qui commencent à s’attrouper en voyant ça. Est-ce que c’est du voyeurisme, ou bien des gens inquiets de voir un mec tellement ivre qu’il ne tient plus debout ?

Non, en fait c’est beaucoup plus triste et touchant que ça. Ces gens sont là depuis tout à l’heure devant la devanture d’une librairie de quartier, et ils m’ont entendu. Ils sont là parce qu’ils attendent quelque chose, et moi je suis arrivé en braillant, et du coup c’est comme si mon histoire s’était lancée sur eux par vague.

« Restez bien calé » me dit le passant « et attendez que sa passe… »

Le passant veut que sa passe…

Le passant passe

Passenpasse…

Pourquoi je ne tombe pas ? quel enfer infligerait ça a quelqu’un ? pourquoi je ne peux pas juste m’endormir, ou être tout juste effacé de la réalité comme elle ?

Il n’existe plus dans mon regard que les contours de son absence que je suis seul à voir. Elle est peut-être sous mon nez que je ne la verrai pas. Peut être est ce la jeune femme en jupe droite et qui porte d’élégante bottines bleu pétrole. Ou bien est-ce celle en chemisier blanc avec une grosse écharpe gris souris ? Je n’en sais rien, et ça me tue. Je n’ai plus rien d’elle a part son vide qui est en train de me dévorer…

Mais oui c’est ça !

Je suis ce qu’il reste d’elle, et comme tout le reste je m’efface. Il n’y a plus que moi, et une fois avalé par le vide je serai à nouveau une part d’elle !

J’ai presque de l’espoir. Ce lieu est peut-être la clé, le passage ou je pourrais me faire avaler par son absence. Avec ce qui me reste de force je me redresse et progresse vers la vitrine. J’y devine des affiches, j’y vois des livres, mais baigné d’alcool c’est à peine si je distingue les lettres.

J’approche de mon passant. Il n’a pas abdiqué avec moi et se prépare à me recaler dans mon coin. Je rassemble ce qui me reste de lucidité, je compose avec mon esprit ce qui se rapproche le plus d’une phrase articulée. Je repense au souffle du Om bouddhique et m’en sert comme tremplin.

« Qu’est ce qui se passe ? » dis-je avec grand mal en pointant maladroite la vitrine du doigt.
– C’est une séance de dédicace » me répond le passant.

Ce mec est incroyable de stoïcisme. Je ne sens pas de jugement dans son regard, ni de dégout. Ce n’est pas non plus de la pitié, non en fait il comprend ce qui m’arrive. Il a déceler l’absence et le vide, et il essaye de le remplir, mais assez vite il réalise que c’est peine perdue.

Il sait.

Oui bien sûr c’était la clé, et ce type c’est le gardien, c’est celui qui attend pour me donner la réponse. Je n’ai qu’a lui demander, je n’ai qu’a poser la question, et il me libérera, il me poussera juste ce qu’il faut dans son néant, et alors je serai avec elle, en parfaite harmonie…

Mais je n’ai pas le droit à l’erreur. Parce que ce gardien est aussi là pour me tester, pour me mettre à l’épreuve. Il a une mission d’exigence parce qu’elle ne saurait se contenter d’une piètre motivation de ma part. Son absence veut tout de moi, exige tout de moi.

Maintenant j’ai peur. J’ai peur parce que si le gardien me refuse le passage, s’il ne me pousse pas dans son néant, alors je serai condamné a resté dans ce segment du temps, ni tout à fait présent, ni réellement le passé. Le cinquième temps essaye de m’aider mais c’est fichu pour lui. C’est trop intense dans ma tête chargée à la liqueur de jasmin pour arriver à un résultat.

Peut être pourrais je tout simplement m’abstenir et attendre ? Mais combien de temps ? Je sais que je ne vais jamais revenir en arrière, qu’a aucun moment je ne serai plus lucide qu’en cet instant. Je pourrais peut-être tenter de me perdre dans ses souvenirs ? après tout, là-bas je saurais trouver son absence et m’y réfugier.

Je ne vous leurre pas hein ?

Bien sûr que je sais que vous êtes encore là depuis tout à l’heure…

Je le sais parce que si je suis encore ici et ainsi, alors il ne saurait en être autrement pour vous. Il n’en saurait être autrement parce que je suis dans votre tête tout comme vous êtes dans la mienne.

Et tout le mal que je me donne à la retrouver va se perdre dans votre incapacité à la deviner. Dans votre inexactitude à la retranscrire… non… en fait c’est moi qui… ou bien vous…

Je ne sais plus. J’en suis à un stade de mon histoire qui n’a plus rien de bien palpitant à vous apprendre. Oui vous l’avez compris je suis condamné à une errance sans fin, parce qu’au final même le néant ne m’apportera rien, parce que ce néant c’est vous, vous qui êtes là à me lire depuis déjà huit pages.

J’essaye de vous donner le change, de rallonger ma vie en étalant mon malheur pour en faire quelque chose de beau, d’émouvant. Depuis tout à l’heure je vous abreuve de sensation, de couleurs, de formes, mais la vérité c’est que je ne cherche qu’a palier l’absence, l’absence de cette femme irréelle, de cette muse, de cette fée, de cette déesse. Je la qualifie de mille noms dans l’espoir que l’un d’eux va la clouer au sol et l’empêcher de partir. Je la décris de toute les façons afin qu’elle finisse par coïncider avec le réel.

Mais je ne suis rien de plus que la somme de tous mes artifices. Je suis un récit brinquebalant d’un ivrogne qui ne sait même plus ce qu’il recherche. Je ne suis que le reflet dans vos yeux de ce que peut être un tel homme, alors qu’en fait je ne suis rien de tout ça.

Aucun d’entre nous ne sait ce qu’il y’a dans le cœur de quelqu’un qui souffre. On ne peut y voir que nos propres douleurs, nos propres peurs. La seule chose par contre que nous avons tous en commun, c’est ce que nous fait ressentir le vide.

Lorsqu’on perd quelqu’un, qu’il soit parti, qu’il soit mort, qu’il nous ait aimé ou détesté, son vide, son absence reste en nous comme une blessure profonde et qui nous laisse à jamais une cicatrice. Il ne reste que des bribes qu’on recolle maladroitement à chaque instant. On fini par recréer cette personne, chaque fois de plus en plus différente et irréelle.

On se met à l’imaginer muse, fée, déesse…

Aller gardien : tu sais quoi ? je vais te la poser ma question, je vais attraper ce trou béant dans mon cœur et te le sortir à pleine main. Tu en feras ce que tu voudras : un beau récit, une chanson triste, une toile de maitre… de toute façon maintenant c’est toi qui décides !

Je n’ai plus besoin de courage parce que le néant a avalé ma peur. Je n’ai plus besoin de détermination, de volonté, ou quoi que ce soit d’autre. Les jeux sont faits je n’ai plus qu’a pousser le dernier domino pour en finir.

Je capte son regard, et il y lit mon intention. Fidèle a son rôle, esclave de sa fonction, il se tourne et me regarde fixement. Et soudain la question me vient aussi naturellement que de respirer…

« Vous avez connu mon Isabelle ? »

Le gardien fronce les sourcils. Le temps avant sa réponse ne dure qu’un instant, mais pourtant il me parait interminable. Aller gardien, je t’en supplie qu’on en finisse !

« Non ! pas du tout ! » me répond le gardien sans doute vexé que j’ai mit autant de temps pour une chose aussi simple.

Maintenant je le sais, je vais pouvoir être avalé par le vide et avoir la paix. Elle n’est plus qu’en moi sous la forme d’un grand silence.

Titubant, je commence a piétiné et m’éloigne des lumières de la librairie. La pluie fine apaise un peu ma tête et l’obscurité qui a totalement gagné les rues de la ville m’offre un refuge. Je me laisse glisser plus en dedans à chaque pas, et je devine mon gardien qui me voit disparaitre.

Comme vous il sait que le néant va finalement me prendre, et que si vous le décidez je serai enfin avec elle…

… A tout jamais.

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