Journal de bord – épisode 13 : Les damnés des tréfonds #DefiBradbury

(TRIGGER WARNING : ce texte là est assez violent et « graphique » comme on dit, donc attention aux âmes sensibles…)

Les damnés des tréfonds

Il était à peine 8h ce matin-là lorsque toute cette histoire commença.

C’était un mardi froid d’automne, baigné çà et là par un écho de soleil. Dans le wagon du train qui filait, on entendait que le clac clac des roues et le sifflement du vent. Chacun était dans sa petite bulle, les uns les yeux rivés sur l’écran de leurs smartphones, les autres en train de lire, d’écouter de la musique ou simplement en train d’essayer de grappiller quelques minutes de sommeil en plus à ce diable de Morphée.

Dehors le paysage défilait dans l’ombre de la nuit qui ne semblait jamais vouloir finir. Des maisons anonymes que les passagers avaient vu des centaines de fois mais dont ils ne franchiraient jamais le seuil, des bâtiments dont ils connaissaient la couleur du moindre tag, et des silhouettes anonymes qui passaient avant de disparaître à tout jamais, c’était ça le décor quotidien, rassurant et un peu triste de tous ses passagers.

Cette ligne de banlieue, en service depuis plus de 25 ans, faisait circuler des milliers de personnes chaque jour, sans que quiconque n’y voit de quoi s’extasier. Et pourtant, quel prodige de pouvoir aller si vite, si loin et pour un prix si dérisoire… Mais à faire cela tous les jours, le charme avait disparût depuis bien longtemps. Il en était ainsi des choses de la vie qui s’enlise dans le quotidien pour y devenir fade et terne.

Le train venait de repartir : c’était le dernier arrêt avant d’atteindre la ville à proprement parler. Il restait moins de 6km à parcourir, le tunnel à franchir, et finalement l’arrivé à la première station intra urbaine, principal point de chute pour quasiment 40% des passagers.

Le paysage défilait encore, lancinant, blafard, tandis que la pale lumière du jour semblait céder à l’ombre. Les passagers, repliés sur eux-mêmes, sans un regard les uns pour les autres, formaient un bien étrange tableau ou chacun cherchait à ne surtout pas s’approcher des autres, à bien rester dans sa bulle et à se convaincre que cette attitude était on ne peut plus respectueuse.

C’est si facile de cacher du dédain…

Lancé à environ 70km/h le train commença à ralentir à l’approche du tunnel. Les passagers connaissaient par cœur le parcours : lorsqu’ils pouvaient voir le grand panneau Coca-Cola sur la façade d’un des immeubles au loin, c’est que le train était sur le point de freiner pour prendre un léger virage à gauche et s’enfoncer dans le tunnel. Durant 3 à 4 min, ça dépendait des jours, le wagon serait dans le noir, simplement éclairé par l’affichage des téléphones et les éclairages de la cabine encore en état de marche.

En regardant par le côté gauche du train, les passagers pouvaient apercevoir un autre train, arrivant de l’Est, progresser en parallèle à côté d’eux. C’était comme un miroir où en regardant bien, chacun pouvait trouver son équivalent. Le jeune étudiant, casque sur les oreilles; le cadre dynamique, avec son petit attaché case; ou l’anonyme usager qu’on ne sait pas trop situer d’un regard… tous étaient de l’autre côté, dans ce train miroir qui semblait serpenter, comme s’il accomplissait une danse, s’approchant ou s’éloignant de son « reflet ». Après quelques instants, le train miroir partait dans l’ombre du tunnel et disparaissait à jamais.

Mais pas cette fois.

Malheureusement, pas cette fois.

Les deux trains freinèrent violemment. Immanquablement, des deux côtés, des personnes furent secouées et manquèrent de tomber. Elles se rattrapaient comme elles le pouvaient, ou bien étaient retenue par d’autres passager mieux agrippé aux barres et suffisamment soucieux d’aider leurs contemporains a ne pas chuter.

Aussitôt après, un message du conducteur se fit entendre dans les hauts parleurs :

« Mesdames et messieurs, nous avons dut freiner d’urgence car une alarme de sécurité s’est activée sur la voie. Nous vous prions de patienter et de ne surtout pas essayer de descendre de voiture. Je vous tiendrais informé dès que possible… »

Des dizaines de soupires se firent entendre dans chacun des wagons des deux trains. La lassitude dominait : ce genre de situation arrivait plutôt souvent, et les usagers savaient à quoi s’en tenir. Ils étaient presque contents que le conducteur ait donné l’information rapidement. Au moins la moitié des passagers sorti un téléphone et appelèrent qui son patron, qui un client, ou qui un professeur, pour prévenir de l’inévitable retard qui allait suivre. Mais c’était peine perdue, puisque dans le tunnel, aucun réseau ne passait.

L’attente commença.

Si de prime abord la morosité régnait, certains se faisait un devoir de philosopher avec leurs compagnons d’infortunes pour conjurer le mauvais sort.

« Et bien au moins j’aurai une vrai bonne excuse d’arriver en retard ce matin ! »

« Au moins la lumière est toujours allumée ! »

« Serré comme on est au moins on se tiendra chaud ! »

« Au moins… »

La formule s’entendait partout dans les wagons des deux trains. Au moins ci, au moins ça. L’optimisme fendait la glace et les gens se mettaient à parler entre eux. Face à l’adversité, les passagers oubliaient leurs réflexes d’isolement et retrouvaient au fin fond d’eux même cette envie primitive d’être ensemble.

Au bout de 15min, ceux qui n’étaient pas en train de bouillir de rage, avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et savouraient cette « récréation » improvisé dans leur journée qui était de toute façon mal partie pour bien finir.

Les plus jeunes parlaient avec leurs aînés, les cadres en tailleurs ou en costume rigolaient avec les travailleurs manuels, et les mamans en goguettes accueillaient avec fierté les compliments des passagers sur leur progéniture « si mignonne ». Une étonnante convivialité avait fait son apparition là où personne ne l’aurait attendue. C’était étrange de réaliser que cette personne en face de soi que l’on avait vu si souvent lorsqu’on prenait le train, on ne lui avait jamais adressé la parole. Et c’était plus étrange encore de réaliser que c’était si facile, et qu’on avait tellement de chose à ce dire, de point en commun…

Cela faisait maintenant presque 3/4 d’heure que les passagers attendaient. Les fumeurs commençaient à craquer et demandaient à leurs voisins s’ils acceptaient de les laisser entrouvrir une lucarne pour assouvir leur vice. Il y’avait aussi ceux qui voulaient aller aux toilettes et qui selon les wagons avait plus de chance que d’autres, ceux qui étaient debout depuis le départ et qui commençaient à fatiguer et puis ceux qui n’ayant ni envie de parler ni d’écouter de musique ou de dormir, se contentaient de regarder le train miroir, seul horizon dans les ténèbres pesantes du tunnel.

Dans les minutes qui suivirent, le train miroir devint un reflet d’horreur…

***

« Hey : qu’est-ce que tu regardes ? »

L’homme rêvassant à la fenêtre, sa tête calé contre sa main, le coude lui-même calé contre le montant de la fenêtre, dévisageait une passagère du train d’en face. Elle avait un joli profil, doux et élancé qui s’harmonisait à merveille avec ses cheveux châtains clair. Le temps d’un instant, elle tourna la tête vers l’autre train, permettant d’entrevoir ses yeux d’un marron caramel brillant.

« Ho ? Tu dors mec ? »

Mais alors qu’il allait répondre, l’homme rêvassant à la fenêtre aperçut quelque chose à quelques sièges de l’objet de son attention. Il n’était pas sûr de ce qu’il avait vu à cause des reflets multiples projeté sur les vitres, mais à la réaction des gens dans le wagon, il était certain que ce n’était pas son imagination. Tous les passagers, ainsi que sa belle, hurlaient de terreur.

En un instant une giclé rouge et poisseuse macula 3 des fenêtres qui étaient dans sa ligne de vue. Dans les autres lucarnes, il pouvait voir la bousculade de ceux qui se précipitaient vers le fond pour échapper au danger. Impossible d’entendre quoi que ce soit, mais de toute évidence c’était la panique. Les visages, crispés d’horreur et tremblant de terreur, se tournaient tous vers cette partie maintenant invisible du wagon.

Des passagers tentèrent de forcer la porte pour descendre, mais sans succès. Ils essayèrent alors de briser les vitres avec tout ce qui leur tombait sous la main. Un homme fit signe aux autres de lui laisser de la place : il tourna une fois sur lui-même pour prendre de l’élan et projeta à travers la vitre son épais ordinateur portable. La vitre se brisa, mais seulement en partie. Une femme fonça sans attendre dans l’ouverture, impulsant le même mouvement chez tous les autres passagers. Mais dans la bousculade, elle se planta un gros morceau de vitre encore fixé au montant de la fenêtre dans le bras. Poussé sans ménagement par la foule en panique, le morceau lui trancha le bras dans le sens de la longueur quasiment jusqu’à l’épaule. Elle s’effondra au sol, sa veste crème couverte de sang, en se tordant de douleur. Trois autres passager sautèrent du wagon, prit de panique. L’un d’eux s’écrasa sur elle quasiment à pied joint sur son ventre, faisant jaillir de sa bouche comme geyser de sang.

« Bordel de… » dit l’homme rêvassant tandis que d’autres personne dans le wagon commençait à comprendre qu’il se passait quelque chose dans le train miroir.

Et puis soudain tout le tunnel fût plongé dans le noir.

Il fallut 5 à 10 secondes pour les personnes les plus réactives pensent à utiliser leur téléphone en guise d’éclairage. Il était cependant difficile d’espérer trancher la pénombre avec les petites LED des mobiles, d’autant plus que la lumière se réfractait sur les vitres, atténuant encore plus son efficacité.

La lumière finie par revenir environ 30 secondes plus tard.

Une scène d’horreur était étalée sous les yeux des passagers du train : sur l’épais gravier entre les voies, on voyait des corps, des traces de sang, des bouts d’organes…

Deux hommes avait été fracassé contre les vitres du wagon au pied desquelles ils gisaient, laissant une traîné rougeâtre et poisseuse, une femme avait été plié en deux et « glissée » dans la lucarne jusqu’à ce qu’elle se brise en morceau…

Le regarde de L’homme rêvassant se crispa : la belle jeune femme gisait par terre, les jambes mutilées comme si on avait versé de l’acide dessus, tandis que ses bras était criblé de barres métalliques torsadées la rivant au sol. Mais le plus horrible, le plus insoutenable dans cette débauche d’abomination, c’était qu’on arrivait à deviner les mouvements de sa tête encore habité d’un peu de vie.

La souffrance exorbitait ses yeux dont s’écoulaient un mélange de larme et de sang. C’est alors que tous purent voir que sa cage thoracique était en partie ouverte et que ses organes commençait lentement à s’en extirper a chacun de ses soubresauts.

Elle mit une bonne minute avant de rendre son dernier souffle et d’être ainsi délivrée de son calvaire.

Dans le reste du train miroir, personne ne semblait avoir remarqué ce qui s’était passé.

L’homme rêvassant sentit ce gout d’eau salé dans la bouche qui vient lorsqu’on est sur le point de vomir. Plaquant sa main sur sa bouche, il fit son possible pour se retenir mais fini par cracher un large filet de bille dans le coin opposé du wagon.

Il ne fût pas le seul à réagir violemment à cette inexplicable boucherie. La panique se répandit comme une trainé de poudre dans tout le wagon.

« Qu’est ce qui s’est passé ? »
« Oh mon Dieu : il faut tirer l’alarme ! »

« Quelle horreur ! C’est affreux ! »
« Mais qui est ce qui a fait ça ? »
 » On voit rien : où il est ? »
 » Ils… ils sont tous morts ? »
« FERMEZ LA PORTE BON SANG ! »

« Il faut qu’on sorte d’ici en vitesse ! »

« A l’aide ! »
« Ouvrez ! »
« Ne faites pas ça ! »
« Y’a un fauve dehors ! »
« Non non non !!! »
« Ouvrez ! Il faut qu’on sorte ! »
« Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »
« Hey ! Y’a quelqu’un ?? »
« Ouvrez bordel ! Il faut foutre le camp ! »
« Là j’ai vu quelque chose ! »
« Calmez-vous enfin ! »
« C’est pas possible : je vais me réveiller ! »
« OUVREZ !!!! »

***

Il s’écoula un peu plus de 20min après le massacre lorsque les haut-parleurs s’activèrent de nouveau. Un infime espoir naquit dans cette angoissante obscurité, mais au lieu de la voix du conducteur, les passagers entendirent une étrange mélopée qui n’était ni un réellement ni tout à fait une voix :

« nilgh’ri h’tharanak ep, zhro ph’ya nghai uln y-nog nasll’ha y-n’gha hlirgh, athg cee nog ooboshu stell’bsna, nafhtagn ph’lw’nafh athg grah’n »

La phrase se répéta en boucle pendant de longues minutes, et puis finalement les haut-parleurs s’éteignirent.

Ils ne se rallumèrent plus jamais.

***

La Peur avait pris le contrôle de tous les occupants du train. Cela ne faisait pas loin de 3h qu’il était retenu sous terre, entouré de pénombre et témoin d’indicible horreur. Certains essayent toutefois de rationaliser : c’était du terrorisme, un groupe de fanatique, ils avaient pris le train en otage, fait un exemple avec les malheureux passagers du train miroir…

Cette abracadabrante histoire avait le mérite de ramener un peu de rationalité à la situation, ce dont tous avaient bien besoin. Oui c’était une situation terrible, mais elle avait un sens, elle était tangible, et surtout elle offrait une porte de sortie : s’il y’a otage, il y’a négociation. Et puis on a souvent vu des otages se tirer de ce genre de situation ?

L’inquiétude se dissipait petit à petit tandis que le pragmatisme reprenait le dessus. Des leaders émergèrent dans tous les wagons, disciplinant les uns, rassurant les autres. Ils organisaient un semblant de sécurité, proposaient des « tours de gardes » ou bien cherchaient dans les affaires des uns et des autres de quoi faire des armes de fortunes.

Certains se souciaient aussi de question encore plus basique : il allait bien falloir se soulager, éventuellement manger si la situation s’éternisait, mais surtout boire. Là encore, les leaders rassemblèrent les vivres, et décidèrent d’un rationnement plus ou moins conséquent.

Chaque leader avait ses lieutenants et se renseignait sur leurs compétences ou leurs aptitudes : qui était costaud ? Qui savait se battre ? Qui avait du charisme ?

Cette mise en place d’une hiérarchie dans les wagons avait deux effets positifs : d’une part il était fondamentalement crucial qu’une organisation ce mette en place pour gérer la situation au mieux, et d’autre part, cela évitait à tout le monde de penser à ce qui était réellement en train de se produire.

***

Ils sont si drôles.

Ils ne comprennent pas, ils croient qu’ils seront capables de m’arrêter, de contenir ma soif de leur sang. Ils papillonnent et s’agitent inutilement parce que c’est déjà trop tard. Ils sont déjà dans le ventre de la bête, ils ont déjà été dévorés. Ce qui arrive n’est que l’étape suivante : je ne fais que les digérer en me nourrissant de leur peur.

Oh oui cette délicieuse Peur, cette perte de contrôle, cette sensation de ne plus rien savoir, d’être fragile et sans défense… et puis à son paroxysme, cette succulente agonie lors qu’enfin ils savent, ils sentent pleinement ce qui va se produire : pire que la souffrance : c’est son anticipation. Ce n’est plus l’inconnu que les effraies, c’est la certitude de ce qui va advenir d’eux. C’est le néant dans lequel je vais les pousser un par un, homme, femme, enfant, c’est le brasier où je vais les regarder brûler jusqu’à devenir cendre. Je veux qu’ils puissent sentir petit à petit la vie couler jusqu’à l’effroyable moment d’avant le vide, cette dernière et ultime pensée qui va s’échapper avec leur vie.

Ils sont ainsi, ils luttent mais ça ne sert à rien. Petit à petit mon poison se répand dans leurs cœurs. Il va paralyser leurs corps puis leurs cerveaux. Ah la Peur, mon délicieux élixir au relent de sulfure et de rage. Il s’affine à chaque instant, se glisse partout et se transmet comme un virus. Il tue l’espoir, noie le courage et bâillonne la raison. C’est un serpent, une bête rampante qu’on ne voit pas mais qu’on entend. C’est un courant d’air qui s’enroule autour d’eux et les serre jusqu’à la mort. C’est une pensé qui tue l’âme et qui ne souffre d’aucun remède. Oh oui ma Peur, ma belle et chère Peur : vas ton chemin, sème tes graines et ravage tout sur ton passage.

Soyez en sûr ceux qui meurent en premier sont les moins à plaindre : le pire est à venir, il châtie ceux qui s’obstinent à survivre.

goka chtenff y-goka nnnwgah’n ilyaa, hlirgh ‘fhalmaor nilgh’ri y’hah sgn’wahl nglui !

***

Cela faisait maintenant 9h que le train était bloqué sous terre, et que les passagers du train s’étaient organiser pour se protéger de la menace. Le sentiment d’avoir repris le contrôle avait galvanisé la plupart des voyageurs, rassurer par la force du groupe et la cohérence qu’avait sût crée les leaders.

Cependant tout le monde s’inquiétait pour le train miroir. Personne ne semblait s’y inquiéter de rien, pas même les gens situés dans les wagons voisins de celui où avait eu lieu le massacre.

Ils ne réagissaient pas aux signes qu’on leur faisait, ne regardait jamais dans la direction du train, et surtout n’avaient pas l’air de s’inquiéter plus que ça de l’interminable attente.

Malgré tous les efforts des passagers, cette absence de réaction ramena la Peur au premier plan de leurs pensées.

« Qu’est-ce qu’ils ont ? »
« Pourquoi ils sont comme ça ? »
« Tu crois qu’ils nous voient ? »
« Mais ils sont cons ce n’est pas possible ! »
« Hey regarde lui là : je crois que… ah non… »
« Vous pensez qu’ils savent ? Si ça se trouve ils savent pas ? »
« Personne ne réagit »
« Mais ils sont bien vivant non ? »
« Ils ont l’air calme : peut-être qu’on les a informés de quelque chose ? »

A bout de nerf, un groupe de passager décida de tenter d’aller voir ce qui se passe. 5 hommes, tous baraqué et sûr d’eux, prirent de quoi s’éclairer et de quoi se défendre, soit 3 couteaux, un marteau et un tazer.

Le leader les avait choisi avec soin, et avait bien insisté pour qu’ils soient volontaires. Chacun d’eux avait fait son choix en parfaite connaissance de cause et était prêt à prendre tous les risques. Certains, galvanisé à l’idée de jouer les héros se laissaient dicter leur choix par l’adrénaline amplifié par l’angoisse claustrophobique qui émanait du wagon.

Lorsque la porte s’ouvrit, ils sentirent un froid intense souffler vers eux. Décidés, ils avancèrent sur le gros gravier en tournant le regard sur la scène du carnage. Ils franchirent la voie et arrivèrent enfin devant le train miroir.

Le plus courageux des cinq, ou le plus inconscient, se faufila avec précaution à travers la porte aux vitres brisé. Il braqua ensuite son téléphone qui lui faisait office de lampe torche en direction des rangés de siège, mais n’y trouva absolument rien ni personne. Il retourna vers la porte pour informer ses compagnons, mais ils n’étaient plus là, et le train d’où il était venu avait lui aussi disparut.

Le train miroir était au beau milieu d’un océan de ténèbres.

La Peur commença à se faufiler entre les jambes du passager téméraire et à remonter ainsi vers ses épaules. Elle s’enroula alors autour de sa gorge et serra doucement, sans forcer, pour que souffrance de l’imprudent voyageur dure le plus possible.

Il sorti du wagon et remonta le train jusqu’au wagon suivant. Il essaya d’ouvrir la porte, mais celle-ci était solidement fermée, et les personnes qu’il pouvait voir à l’intérieur semblaient se moquer totalement de sa présence. Il frappa a la vitre, hurla, mais personne ne semblait l’entendre.

Il essaya d’aller jusqu’à une autre porte, mais ce fût la même chose : la porte était impossible à ouvrir et personne ne lui prêtait attention quel que soient ses efforts. Le passager téméraire décida alors de remonter au bout du train jusqu’à la cabine du conducteur, espérant y trouver une radio ou n’importe quel autre moyen de sortir de cet enfer. Il avança ainsi prudemment dans les ténèbres simplement éclairé par son téléphone et les quelques lumières en marche dans le train miroir.

Son objectif était à peine visible dans la pénombre. Chaque pas faisait craquer les gros graviers disposés sur la voie ferrée comblant ainsi le pesant silence. Un souffle d’air se fit sentir dans son dos, et sans savoir pourquoi, il tourna la tête pour jeter un œil. Il vit alors à une trentaine de mètre une silhouette blanchâtre qui marchait à pas mesuré dans sa direction.

Dans ce premier temps, il crût qu’il s’agissait d’un de ses compagnons. Mais c’était une tout autre personne qu’il finit par reconnaître : cet homme était celui qu’il avait tué dans un accident de voiture il y’a 6 ans de cela…

Il marchait vers lui, sans dévier ni hésiter un seul instant. La pénombre semblait faire corps avec lui, comme un drap qui s’étirait de son dos à chacun de ses pas. Paralysé d’effroi, le passager téméraire avait les yeux fixé sur cet homme revenu d’outre-tombe et qui avançait implacablement vers lui.

Mais était-il vraiment sorti de la tombe ?

Une saveur d’amende amère titilla le palais du passager téméraire, tandis que l’improbable revenant se faisait de plus en plus visible. Il portait le même pantalon bleu pétrole que le jour fatidique, ainsi que la même large chemise à petit carreau gris et blanc. Comme lorsque la voiture le percuta, il porter sa paire de lunette noires à bord orange et dont les verres étaient brisés. Des marques bleues et vertes sillonnaient sa peau pale tandis que ses yeux étaient voilés de blanc.

Le passager téméraire reprit ses esprits : un fort choc d’adrénaline le réveilla, permettant à son instinct de survie de prendre le relais. Il devait fuir, et il devait le faire vite. Il se précipita vers la tête du train dans l’espoir de trouver refuge dans la cabine du conducteur, ou au moins d’aller dans la direction de la sortie. Même s’il devait courir comme cela pendant 5 ou 10min, c’était un sportif accomplit, et il y parviendrait. En jetant un œil par-dessus son épaule, il aperçut que le revenant ne prenait pas la peine d’augmenter l’allure.

C’était bon, il pouvait s’en tirer, il allait forcement y arriver.

Sa course folle l’amena finalement jusqu’à la cabine de pilotage. La chance semblait lui sourire : la porte était grande ouverte, il n’avait qu’à bondir sur le marchepied en acier pour monter à bord, ce qu’il fit avant de refermer derrière lui.

Seul dans l’habitacle, il reprit son souffle et s’installa sur le siège vide du conducteur. Il chercha sur la console de commande un moyen de contacter quelqu’un ou même de remettre le train en marche. Après plusieurs manipulation hasardeuse, il réussit à mettre en marche les puissants phares du train.

Sauf que ce ne fut pas un tunnel qui apparut devant les yeux du passager téméraire, mais une vision de cauchemar qui lui arracha un cri de terreur.

Il y’avait un gigantesque mur de brique rouge à moins de 10 mètres du train, mur au pied duquel s’arrêtait la voie ferré. Mais ce qui était vraiment horrible c’était que l’espace entre les rails était entièrement couvert de morceaux de cadavres sanguinolents. Sauf qu’ils n’étaient pas inertes : comme si la vie les habitait encore, ils étaient agité de spasme et de soubresaut. Ce tapis de chair commença à bouger et à grimper le long des parois de la cabine jusqu’à la recouvrir entièrement. Le train commença à s’animer tandis que le passager téméraire, recroquevillé sur lui-même, s’abandonnait à la terreur, hurlant et suppliant de sortir de ce cauchemar.

Le tapis de chair retomba soudainement à terre, laissant voir la cabine foncer soudainement sur le mur. Celui-ci explosa sous l’impact et révéla un océan de flamme qui envahirent la cabine et dévorèrent le passager téméraire. Et tandis que son corps se consumait, il eut le temps de comprendre que le train était en train de chuter au fin fond d’un abyme infernal.

***

Il est 8h06, le train vient d’arriver en gare. Les passagers descendent et se regardent de travers. L’animosité est grande, les bousculades génèrent une tension énorme qui va se cumuler tout au long de la journée.

Personne n’ose dire aux autres ce qu’il a vu dans la pénombre du tunnel. Personne ne comprend ce que j’ai fait. Mais c’est déjà trop tard. Maintenant la Peur est là, avec eux. Ils ne pourront plus s’en débarrasser, elle pompera leur force, me renforçant encore et encore.

Je n’ai pas besoin de mutiler ou de tuer qui que ce soit pour grandir.

Je n’ai besoin que de votre peur, je n’ai besoin que de 3 min dans le noir pour implanter dans votre esprit la graine de la frayeur. Un bon cauchemar est plus efficace qu’un couteau pour transpercer votre cœur…

Qui je suis ? Allons : vous savez bien que c’est encore plus drôle si vous ne le savez pas.

Ces passagers qui le temps d’un demi sommeil sont passé dans mon monde, je les ai marqué comme mon bétail. Ils ont maintenant la clé pour venir dans mes ténèbres, pour défier la Peur et lui succomber. Les rêveurs, les courageux, les téméraires, ils vont tous être à moi. Je suis patient, je n’ai pas besoin que ça aille vite.

Et quand à vous qui lisez, pensant être à l’abri derrière votre écran… oui vous là : ne tournez pas la tête, vous risqueriez de me voir.

Oh ça vous tente hein ? Ou bien est-ce que ça vous effraie ? Êtes-vous en train de vous dire que vous n’allez pas faire quelque chose d’aussi puéril que croire une histoire ? Vous laissez manipuler ainsi ? Mais si vous ne bougez pas, si vous ne tournez pas la tête, ne risquez-vous pas de me laisser un peu trop de champ libre ? Ne sentez-vous pas cette main sur vos épaules ? Ce souffle de la peur qui glisse à vos pieds et qui monte, qui monte… ?

En tout cas si j’étais vous, je me méfierai en éteignant la lumière ce soir… qui sait ce qu’on trouve au fin fond des tréfonds ?

 

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5 réflexions au sujet de « Journal de bord – épisode 13 : Les damnés des tréfonds #DefiBradbury »

  1. Lu !
    Ca se lit bien, comme toujours ! Ton imagination ne tarit pas. Pour le reste, on reconnaît bien le style d’écriture : de bonnes formules, peut-être même un peu plus que dans les autres nouvelles que j’ai lues jusque-là, et d’autres plus maladroites. J’imagine qu’en une semaine, tu n’as pas spécialement le temps de soigner tous les détails. Là t’es en pleine course, mais ça vaudrait peut-être le coup un jour de revoir, en détails justement, tes textes avec des écrivains plus aguerris – voire pros – ne serait-ce que pour pouvoir corriger des maladresses qui reviennent régulièrement et alléger encore la lecture ? Je pense que y gagnerais énormément ! En tout cas, globalement c’est cool… continue !

  2. Ah ! mon Didi ! enfin te voici dans ces murs :)

    Je comprends ce que tu veux dire et c’est totalement vrai, il y’a un manque de finition et d’aboutissement qui enrichirait encore plus le récit. La contrainte d’écrire en une semaine m’empeche d’arriver à ce niveau d’excellence (bon soyons honnête c’est une contrainte que JE me fixe) mais j’en retire beaucoup d’enseignement. Par exemple, j’ai changer ma façon de me relire et expurge ainsi beaucoup plus de faute. Idem pour certaines tournures ou répétition. Mais bon… ça laisse encore de la marge, et à la limite tant mieux ! j’apprends à petit pas, il m’en reste encore pas mal jusqu’au 52 semaines, et qui sait si après je n’aurais pas envie de proposer une version « 2.0 » des histoires du défi ? pour l’instant je les laisses tels quelles, mais je suis tenté :D

  3. Toujours pas trop le temps mais je passe juste t’encourager !
    1/4 de fait !
    Bravo !

    ps : j’ai vu une série avec une rame de métro et j’ai pensé à tes metro men, et ça c’est bon signe !

    1. Merci beaucoup, c’est déjà très sympa de prendre le temps de jeter un oeil :)

      Y’a quelques semaines j’avais tenter de lacher un commentaire sur ton site, mais l’authentification WordPress m’a éconduit de façon… disons peu courtoise. Je retenterai ma chance (mais sache que moi aussi je suis ta progression :))

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