Journal de bord – épisode 17 : La groupie du pianiste #DefiBradbury

(cliquez ici pour le lien vers la chanson dont je parle dans le podcast)

La groupie du pianiste

« Elle le suivrait jusqu’en Enfer, et même l’Enfer c’est pas grand chose à côté d’être seule sur Terre… »

Michel Berger – La groupie du pianiste

Aimer c’est une chose simple. Dès la naissance on sait très facilement faire cet acte de foi démesuré envers quelqu’un d’autre. C’est avec le temps que ça se gâte…

Pour Francesca « Fran » Gallager, l’amour c’était quelque chose d’indéfini, qui fait envie et qui en même temps n’a pas de sens. Quelque chose qu’on veut mais qu’on peut à peine nommer. Il faut dire que Fran avait consacrée la majeure partie de sa vie d’adulte à sa réussite professionnelle, et que ce genre de vie se conjuguait seulement au singulier.

Fraîchement diplômé d’une prestigieuse école de commerce, elle allait occuper un poste important dans l’entreprise familiale dès l’automne, puis avec le temps elle remplacerait son père à la direction… Ce destin tout tracé avait quelque chose de rassurant. Dans un monde comme le nôtre, Fran se trouvait plutôt chanceuse d’avoir eu un tel destin. Loin d’être un cliché de « fille de riche », elle s’astreignait à garder les pieds sur terre et à ne surtout pas oublier que tout ce qui lui semblait évident ne l’était pas pour la majorité des gens.

Cette attitude avait été un frein pour la jeune femme durant ses études, car elle ne s’était jamais acoquinée avec le gotha. Très peu pour elle de tisser des liens avec les autres gosses de familles riches simplement pour le prestige. Peu lui importait les sororités et les soirées branchées : tout ce qu’elle voulait c’était mériter par elle-même tout ce qu’elle obtiendrait de la vie.

Fran savait aussi que tout cela lui serait reproché. Tant qu’elle n’aurait pas montrée qu’elle pouvait en faire 10 fois plus qu’un autre, elle ne serait que « la fille de » et cette idée lui était insupportable. Elle décida donc de prendre les devants et de se faire engager en bas de l’échelle pour l’été, afin de prouver autant à son père ainsi qu’a tout ceux qui doutait d’elle que sa motivation était sans borne.

Et c’est ainsi que Fran débuta une carrière de stagiaire au sein d’un service RH.

Elle se doutait qu’elle ne se verrait assigner aucune tache digne de ses compétences, mais elle ne pensait pas qu’elle deviendrait la bonne à tout faire de la directrice, Mme Ellie Harper. Impossible de dire si cette dernière profitait de la situation pour humilier « la fille du patron qui croit qu’elle peut faire comme tout le monde » ou bien simplement si c’était une peste finie, toujours est-il que Fran devait se plier à ses moindres caprices.

Mais pour la jeune femme, c’était une expérience utile, et elle était persuadée qu’apprendre à résister à cette pression ne pourrait qu’être bénéfique. Après tout : si en tant que simple stagiaire elle ne sait pas tenir le choc, que se passera t’il lorsqu’elle prendra les rênes d’un département tout entier ?

Cependant, les bonnes résolutions de Fran se fissuraient un peu plus chaque jour, et au bout de 2 semaines elle avait fini par guetter la fin de son calvaire sur le calendrier accroché au mur de son bureau.

Si la directrice était odieuse, ça n’était heureusement pas le cas des autres filles du bureau et notamment de Lily Madhigan. Cette pimpante blonde de 23 ans, toujours le sourire aux lèvres, était en poste depuis 2 ans et s’occupait entre autres choses des éléments de paye. Ce n’était pas le job le plus passionnant du monde, mais il donnait à Lily le sentiment d’être vraiment utile, puisque d’elle dépendait ce qui motivait la plupart des gens à se lever chaque matin pour aller au boulot.

Elle et Fran sympathisèrent rapidement, se soutenant mutuellement face à Mme Harper qu’elles surnommaient entre elles « la Harpie ». Quasiment du même âge, elles se découvrirent bon nombre de points communs, et notamment une passion pour la musique.

C’était en effet la seule fantaisie que s’était accordée Fran durant ses années d’étude acharnées : toutes les deux semaines environ, elle se rendait à un concert pour ainsi oublier le temps d’une soirée la pression qui pesait sur elle.

Lily proposa alors à son amie d’aller prendre un verre après le travail dans un club tout proche pour écouter les groupes qui y passaient. Trop contente de se voir offrir l’occasion d’assister de nouveau à des prestations live, Fran accepta de bon cœur.

Les deux jeunes femmes attendirent avec impatience la fin de leur journée, puis partirent en trombe comme des adolescentes à la fin des cours lorsque l’horloge indiqua enfin 18h.

Guidée par Lily qui connaissait la ville comme sa poche, Fran découvrit pour la première fois le club. Sa façade en brique rouge encadré par de grandes vitres fumées lui donnait un cachet résolument rétro. Pas de néon ou d’enseigne lumineuse, mais une simple pancarte sur fond vert avec écrit en belles lettres dorées « The house full of bullets »

La lourde porte en bois vernis donnait sur un vestibule qui servait anciennement de vestiaire, mais qui maintenant n’était plus là que pour insonoriser la salle vis à vis de l’extérieur. C’est dès lors qu’on ouvrait la seconde porte du vestibule, que le bruit de salle emplissait tout l’espace.

Le « house » comme l’appelaient les habitués, était une grande salle d’environ 250m² a l’atmosphère feutré et élégante. En entrant, on trouvait sur la droite l’immense bar ou pas moins de 4 personnes s’activaient pour prendre les commandes, servant des dizaines et des dizaines de cocktails différents dont les noms s’étalaient sur un grand tableau de 4 colonnes accroché derrière le comptoir. Sur la gauche, on trouvait la salle à proprement parler, avec des tables de 2 ou 4 places sur lesquels étaient posé des photophores, et des alcôves pour s’isoler un peu définies par d’élégants panneaux en tissus rouge installés tout le long des murs. Il y’avait aussi au bout de la salle un grand escalier menant à l’étage. Ce dernier, construit comme un atrium, permettait de voir la salle et notamment la scène qui se trouvait juste en face de l’entrée.

Pour l’instant personne ne jouait, et le brouhaha de la salle prédominait. Lily s’installa sans attendre au bar et commença à y saluer tout le monde en bonne habituée qu’elle était. Fran la suivie, intimidée par cette ambiance dont elle se sentait étrangère. Comme toujours, la dynamique Lily entreprit de briser la glace :

« Fran : il faut que je te présente Nicholas » dit la jeune femme en désignant le barman « Il fait le meilleur white Russian que j’ai jamais goûtée »

Entendant son nom, Nicholas tendit la main par-dessus le comptoir en direction de Fran. C’était un homme d’à peine trente ans, vêtu d’une ample chemise blanche qui avait certainement connu des jours meilleurs et dont il avait remonté les manches au-dessus des coudes. Ses cheveux châtains en batailles donnait l’impression qu’un heureux hasard leur avait donnés une forme présentable, et que son allure de minet était plus le fruit d’une chanceuse conjonction plutôt que d’une réel tentative de se faire un « look ».

Il avait un de ces sourire de charmeur qui laissait poindre de la gentillesse. Pas le genre dragueur lourdingue ou prétentieux. Fran lui sera la main et se détendit :

« Enchantée Nicholas
– Vous êtes la grande copine de Lily ? Lily pourquoi tu me la présente que maintenant ? Elle m’a beaucoup parlé de vous vous savez ?
– Arrête Nicky ! » coupa Lily « Quel baratineur celui-là : tu sais que y’a qu’à moi que tu as le droit de faire des avances ici ! »

Nicholas répondit à la jeune femme par un clin d’œil et prépara deux verres de son fameux white russian qu’il leur offrit « aux frais de la princesse ». Verres en main, les deux amies s’installèrent à une des tables du rez-de-chaussée pour attendre que les groupes arrivent.

« Alors ? Qu’est-ce que tu dis de ça ? » demanda Lily en regardant autour d’elle « comment tu trouves le House ?
– C’est… spécial ! Je ne suis jamais allé dans un endroit pareil.
– C’est mon coin préféré. Je comprends même pas pourquoi j’ai pas pensée à t’inviter plus tôt !
– Peut-être parce que t’es une tête de linotte ? » se moqua gentiment Fran
– Ecoutez ça… voyez comment « mademoiselle la stagiaire » parle de sa bien aimé collègue ! »

Elles levèrent toutes deux leur verre pour porter un toast.

« A la Harpie ! dit Fran en faisant tinter son verre contre celui de Lily
– A la Harpie : que son venin l’étouffe ! »

Lily n’avait pas menti : le cocktail de Nicholas était divin. L’amertume de l’alcool de café était habilement adoucie par la touche de crème, et la touche de vodka donnait juste ce qu’il fallait de punch. Fran prit soin de ne pas boire trop vite, suspectant que cette douceur cachait un violent retour de bâton si on n’y prenait pas garde.

Pendant ce temps sur la scène, Nicholas s’était improvisé ingénieur du son et faisait les derniers réglages du micro et des amplis. Cependant, aucune guitare en vue, juste un énorme synthétiseur calé sur un support en X.

Une fois que tout fût installé, Nicholas fit signe à quelqu’un dans la salle. C’était un jeune homme aux traits presque enfantin qui répondit et s’approcha de la scène. Il s’installa sur un petit tabouret devant le synthétiseur, régla le son qui du coup ressemblait fortement à celui d’un vrai piano, tira sur la perche ou était fixé le micro pour le mettre à bonne distance de sa bouche, et commença enfin son tour de chant :

« Mesdames et messieurs bonsoir. Je m’appelle Mike Shepard, et c’est un grand honneur pour moi de jouer au House Full of Bullets. Je voudrais dédier cette première chanson à un ami disparût qui a beaucoup compté pour moi. »

La lumière de la salle se tamisa, et le bruit de la foule laissa place au silence. Les mains de Mike se mirent à danser lentement sur le clavier, laissant se répandre une mélodie en sol mineur aux accents mélancolique.

« J’aimerai tant oublier le temps
Où nous n’avions que des rêves d’enfants
Parce que maintenant que tu n’es plus là
Je ne veux plus faire ces rêves sans toi…

Ils sont fragiles nos sentiments
Nos envies de faire des choix différents
Je ne veux plus sentir ce vide en moi
cette mélancolie dans laquelle je me noie

Alors j’écoute le chant de la pluie
Les accords du vent et le bruit
Que fait mon cœur lorsque tu surgis
Au fond d’un rêve où tu t’introduis

Alors j’écoute encore et je crie
Je veux retrouver ce qu’était ma vie
Avant que tu ne sois plus ici
Mais c’est un rêve et il est fini… »

Dans la pénombre de la salle, Fran avait les larmes aux yeux. Ce n’était pas que les mots qui la touchaient à ce point : c’était la voix et la musique si parfaitement combinées de Mike qui lui donnaient la sensation douce et amère que la tristesse de cet homme résonnait en elle. Les quelques notes qu’il jouait se glissaient dans les recoins les plus secret de l’armure de rigidité qu’elle s’était forgée avec les années et s’apprêtaient à la briser.

Touchée au plus profonds de son âme, la jeune femme laissa les émotions l’envahir. Chanson après chanson, elle fut tour à tour transportée de joie, abattu de chagrin ou grisée d’allégresse. Les paroles de Mike trouvaient toujours le juste chemin vers son cœur et vibraient à l’unisson avec ses propres sentiments.

C’était une connexion magique, comme si sans la connaitre il avait toujours sut la comprendre.

Ce jour-là, Fran put enfin mettre des mots sur cette étrange chose qu’on nomme l’amour.

***

Cela faisait 2 semaines que Fran retournait au club chaque soir où Mike se produisait. Elle prenait place au plus près de la scène, commandait un white russian, et ne décrochait plus son regard du talentueux musicien pendant la demi-heure que durait son tour de chant.

Mike chantait un mélange de reprises et de chansons de sa création, mais dans les deux cas savait à merveille incarner ce qu’il jouait. Comme en transe, il se livrait corps et âme, finissant souvent son numéro épuisé autant physiquement qu’émotionnellement. Il quittait alors la salle et se rendait dans le local des employés situé à droite du bar. Il devait probablement quitter le club via l’arrière-cour car on ne le voyait jamais ressortir.

Fran ne vivait plus ses journées que pour atteindre enfin ce moment où la lumière se tait et où la musique commence à scintiller dans l’air. En moins d’une chanson, s’était comme si la salle était vide et qu’il n’y avait plus qu’elle et lui. Mais malheureusement ce moment ne durait pas, et arrivait la dernière chanson, la dernière note qu’elle essayait d’entendre le plus longtemps possible, et ce malgré le tonnerre des applaudissements qui ne manquait pas de saluer chaque performance.

Seule au milieu de la foule, Fran cherchait à ressentir encore un instant de plus l’enivrante sensation qui la transportait lorsque Mike montait sur scène. Même les moments de vide après son passage traînaient encore en eux un peu de lui…

Le temps reprenait son cours, la beauté cristalline de la musique remplacée par le bruit ronflant des conversations, balayant en un instant ce sentiment d’éternité tout comme le réveil balaye les rêves.

Même lorsque Lily l’accompagnait, Fran était totalement absorbée par le jeune homme, ce qui lui valait quelques taquineries de la part de son amie. Mais ça aussi ça lui importait peu.

Voyant bien dans le regard de son amie quel genre de sentiment l’habitait, Lily essaya de jouer les entremetteuses. Elle demanda à Nicholas s’il pouvait l’aider à jouer les cupidons, ce à quoi le barman se montra étrangement récalcitrant.

« Te vexe pas » dit-il « mais je crois pas que Fran réalise le genre de type qu’il est.
– Pourquoi ça ? C’est un connard ?
– Non, mais… tu sais les musiciens, c’est des mecs qui sont dans leur bulle… et Fran je crois pas qu’elle réalise qu’elle va se heurté à un mur
– Tu serais pas en train de te garder la jolie petite Fran pour toi par hasard ?
– Bah voyons, comme si c’était mon genre ? » répondit Nicholas vexé
– Oui c’est vrai… tu n’as d’yeux que pour moi hein ? »

Nicholas soupira et fixa le plafond.

« Lily écoutes, je crois juste que c’est pas une bonne idée. Je connais pas Fran depuis longtemps mais je suis certain que c’est une chic fille. Et Mike c’est un mec trop compliqué.
– Je suis contente que vous nous apportiez votre expertise des choses de l’amour Dr Phil, mais pour l’instant on se contentera d’une petite entrevue… Aller Nicky : fais ça pour moi ! »

Le barman soupira encore et se passa la main sur les yeux.

« Bon t’as gagnée : je vais vous arranger ça pour demain. Mais je te préviens : je vais pas le saouler comme tu viens de le faire ! S’il me dit non ça s’arrêtera là
– T’es un ange mon Nicky… nan t’es mieux que ça : un archange !
– Ouais… et je sers des verres dans ce club parce que mon autre job me permet pas de payer mon loyer… »

Lily se mit sur la pointe des pieds pour pouvoir embrasser Nicholas sur la joue, puis retourna voir Fran un grand sourire aux lèvres. Elle se garda cependant de lui dire ce qu’elle avait manigancé de peur que le stress ne la rende insupportable pour les prochaines 24h.

***

Le lendemain, Nicholas envoya un message à Lily pour lui confirmer que Mike était d’accord pour recevoir des « fans » en backstage. Il précisa cependant que le musicien ne souhaitait pas s’éterniser et qu’il ne leur accordait qu’un petit quart d’heure.

Lily trouva cette réaction bien présomptueuse : Mike n’était pas un musicien célèbre, et cette exigence de diva semblait donner raison à Nicholas. La jeune femme préféra cependant ne pas partir perdante, et laisser à Fran l’opportunité de briller pour qu’il réalise à quel point c’était une personne géniale.

Le soir venu, les deux amis se rendirent au House et prirent leur place devenue habituelle. Impatiente, Fran scrutait la salle afin de voir s’y Mike s’y trouvait. C’est le moment où Lily décida de lui révéler ce qu’elle avait négociée pour elle :

« Dis Franny : tu dirais quoi si je te disais que je pouvais t’avoir un backstage pour aller voir le pianiste de tes rêves ?
– Qu’est-ce que tu racontes ? » demanda Fran le rouge aux joues
– Oh fait pas ta timide avec moi. Tu crois que je sais pas pourquoi c’est tout le temps ici que tu veux qu’on sorte ? »

Lily adressa un énorme sourire complice à son amie

« J’ai dû faire des choses avec mon corps pour que Nicholas veuille bien nous arranger une petite visite de la loge de ton crush, alors t’as intérêt à assurer !
– Là c’est toi qui me fait du cinéma : je suis certaine qu’il n’a qu’un mot à dire et tu finie sous le bar en petite culotte !
– Ha ha… t’as pas tort… c’est vrai qu’il est super craquant. Et tu l’as pas vu sans t-shirt : il est comme ce type dans la série avec l’archer justicier… euh…
– Arrow ? Je vois le genre… mais je suis sûre qu’il y’a autre chose pas vrai ?
– Et ben… »

Cette fois ce fut Lily qui rougie

« Un soir, y’a plusieurs mois de ça déjà, j’étais vraiment pas bien et je me suis saoulée. Je tenais plus debout et des types louche ont commencés à me tourner autour. Il est arrivé, leur a demandé de me laisser et ça a dégénéré. Il s’est battu à 4 contre un et leur a foutu une raclé monumentale avant de les balancer dehors. Après ça, il m’a ramené à la maison et m’a bordée comme une petite fille…
– Il t’a « bordée » ?
– Oui juste ça. Il à rien essayé, il s’est juste occupé de moi.
– Pourquoi j’ai l’impression que tu regrettes qu’il n’ait pas été plus entreprenant ?
– Non… enfin je sais pas trop. Je crois que je préfère le voir comme ça. Comme un ami qui me fera jamais souffrir.
– Houla… ça sent le brother complex ton histoire ! »

Lily manqua de s’étouffer de rire à cette remarque. Elle donna une tape amicale à Fran et fit semblant de lui faire les gros yeux :

« Surveillez votre langage jeune fille ! »

Une demi-heure plus tard, le tour de chant de Mike commença. Comme à chaque fois, Fran ne le quittait pas des yeux, et fredonnait en silence les paroles de ses chansons. Comme à chaque fois, elle évitait son regard lorsqu’il se tournait vers la salle, un peu comme si elle avait peur qu’il ne la transperce. Lily elle regardait son amie avec une pointe d’inquiétude.

Le show fini, les deux amies quittèrent leur table et filèrent aussitôt vers le bar voir Nicholas. Comme promis, ce dernier les introduisit dans l’arrière salle où Mike se reposait. Constitué d’un vestiaire et d’une cuisine rudimentaire, cette salle servait avant tout aux employés comme salle de repos et accessoirement de cuisine pour préparer quelques sandwichs rudimentaires. Il y’avait une télé accroché au mur, et 2 fauteuils qui lui faisant face. Il y’avait aussi un canapé-lit couvert d’une housse en micro fibre noir ébène sur lequel Mike était allongé, un coussin sur la tête pour ne pas être gêner par la lumière.

« Hey Mike : regarde qui vient te rendre visite ! » annonça Nicholas avant de partir aussi sec.

Le jeune musicien montra peu d’enthousiasme, mais resta sociable. Il retira le coussin de son visage se redressa et salua Fran et Lily de la main :

« B’soir… parait que vous vouliez me voir ? »

Lily agrippa son amie par le bras et l’entraîna à sa suite. Elle « poussa » Fran sur le canapé tandis qu’elle s’installa sur un des fauteuils qu’elle retourna pour faire face à Mike.

« En fait c’est surtout ma copine qui vous adore… » expliqua Lily
– Oh… bah merci, c’est sympa » répondit Mike apathique
– J’adore vos chansons » dit Fran du bout des lèvres « vous êtes doué
– Vous venez souvent toutes les deux ? » demanda Mike qui commençait à se rendre compte qu’il avait déjà vu les deux jeunes femmes
– Nous ? On vie quasiment ici ! Hein Franny ?
– Euh… oui, on travaille sur la 8eme juste à côté, du coup on vient souvent… »

Mike attendait sans rien dire, les mains jointes, et tapotait nerveusement le sol du pied. Prenant son courage à deux mains, galvanisée par les regards d’encouragement de Lily, Fran se lança :

« Vous avez dû faire de sacrée étude de piano pour jouer comme ça ?
– des études de piano ? Ah ! Vous ça se voit que vous ne connaissez pas la musique… »

Lily grimaça.

« La musique des « écoles » comme vous dites, c’est quelque chose de formaté, c’est l’usine. C’est à cause de ça que la plupart des gens n’ont plus de sens esthétique et apprécient n’importe qu’elle merde qu’on leur balance à la radio ! Moi je veux que ma musique soit le reflet de ce que je suis : pas la preuve que mes parents ont eu les moyens de me payer une « grande école » ! »

Sur le qui-vive, Lily guettait les réactions de son amie. Evidemment, une telle remarque avait dû l’affecter.

« Excusez-moi… » répondit timidement Fran « je vous disais ça parce que je trouve justement que votre musique est vraiment magnifique et qu’elle reflète bien qui vous êtes…
– Qu’est-ce que vous en savez ? » demanda sèchement Mike
– Hey ! Vous êtes toujours aussi aimable avec vos admiratrices ? » attaqua Lily en bondissant de son fauteuil.

Mike fuya le regard assassin de la jeune femme.

« Désolé… » dit-il « je suis crevé, j’ai pas les idées au clair
– C’est pas grave » dit Fran « vous êtes passionné par ce que vous faites, ça se sent
– Ouais… j’essaye de faire de ma musique plus que des simples chansons. Je veux que ça soit une vraie rencontre avec les gens, qu’à travers ce que je chante ils ressentent la même chose que moi et qu’on partage tous ces sentiments… enfin c’est compliqué !
– Non c’est très clair » coupa Fran « En tout cas vous avez beaucoup de talent, et vous pouvez être sûr que je reviendrai vous voir tous les soirs tant que vous serez au House !
– Merci c’est sympa… »

Mike se releva et enchaîna sur un ton soudainement plus direct :

« Euh… bon je veux pas être mal poli mais là je suis vraiment claqué et j’ai besoin d’un peu d’air alors… »

Lily sortie en trombe suivit par Fran, toute chamboulée. Elles retournèrent à leur table et furent aussitôt accosté par Nicholas :

« Alors les filles : ça donne quoi ?
– Mais quel connard ce type ! » réagit viscéralement Lily « t’aurais vu la façon dont il a répondu à Fran ! La pauvre lui avait juste posé une question…
– Dis pas ça » dit l’intéressée « il était fatigué… et puis c’est vrai qu’au final j’ai parlé sans savoir…
– Nan mais tu te fous de moi là ? Franny ce mec a été ignoble, t’as vu comment il nous a mise dehors ?
– Il doit se reposer…
– Oh c’est pas vrai… Nicky je crois qu’elle a le syndrome de Stockholm !
– Laisse tomber Lily ! » répondit le barman « la règle d’or dans mon métier c’est t’occupe pas des affaires des clients
– Lâcheur ! » dit Lily en plaisantant. »

***

Bien que ce premier contact ne fût pas aussi idyllique que Fran avait pu l’imaginé, il avait permis de briser la glace : lorsque elle se rendait au House et qu’elle y croisait Mike, ce dernier la saluait, et venait même parfois discuter avec elle un moment avant son show.

Ceci dit, il était assez faux de parler de discussion tant le jeune musicien monopolisait la parole sans se soucier de Fran. Il n’avait jamais un mot ou un geste destiné à la jeune femme. Cette dernière se contentait de ce qu’elle estimait malgré tout comme une faveur, et écoutait inlassablement Mike lui parler de musique, de création et de ses rêves de gloire.

Lorsque cela arrivait et si Lily était là, elle prenait le maquis en direction du bar, incapable, elle, de soutenir l’égo démesuré du musicien, afin de trouver refuge auprès de Nicholas.

« Nicky… il est évident que « je te l’avais dit » est la phrase qui te brule les lèvres en ce moment, mais par pitié garde ça pour plus tard
– Et bien ma jolie ? » demanda le barman avec compassion « t’es pas au moins contente pour Franny ?
– Je le serai si ce mec savait dire autre chose que « moi moi moi moi moi ! »
– Si elle est heureuse comme ça ?
– Personne peut être heureux dans un amour à sens unique. Il se fiche d’elle : il est juste content d’avoir trouvé quelqu’un qui l’apprécie autant qu’il s’apprécie lui-même !
– Dis pas ça…
– C’est plus qu’une groupie ! même au boulot elle passe son temps à me parler de lui et sa fichue musique. Elle est complètement déconnectée ! Mais le pire c’est l’air triste qu’elle à toute la journée. Y’a que les soirs où elle le voit qu’elle retrouve un peu le sourire.
– Ca ne se commande pas ces choses-là Lily.
– Je sais bien… et c’est pour ça que je la soutien malgré tout… mais c’est pas pour autant que moi aussi je doive le supporter ! »

Lors qu’arrivait le moment du tour de chant de Mike, ce dernier guettait Fran dans le public et observait ses réactions. Il adaptait son jeu en conséquence, utilisant la jeune femme comme d’une boussole lui indiquant vers quoi il devait aller : plus rythmé ? Plus calme ? Mode mineur ? Il suffisait qu’il porte le regard vers Fran et immédiatement la réponse lui apparaissait, comme si l’admiration sans borne qu’elle lui portait la rendait capable de lui faire exprimer le meilleur de lui-même.

Non sans une certaine forme de cabotinage, Mike cherchait à impressionner la jeune femme, poussant toujours plus loin ses solos improvisé et l’intensité de sa voix. S’il avait des droits sur son cœur, elle de son côté en avait sur sa musique : tant qu’elle n’était pas satisfaite, Mike continuait inlassablement à pousser son talent à son paroxysme.

Mais alors que c’était instauré cette étrange relation entre les deux, le Temps toujours fuyant nous amenait aux portes de l’été finissant. Fran allait quitter le petit bureau qu’elle partageait avec Lily, et les soirées au club allaient devenir plus difficiles à envisager. De toute façon, Mike de son côté allait partir vers d’autres horizon, le club ne souhaitant pas garder en permanence les mêmes personnes.

C’était un véritable crève-cœur pour Fran.

Le soir entre ses draps roses, privée de sommeil par les tourments qui agitaient son cœur, elle se repassait dans sa tête les bons moments passé au club, à écouter Mike et à le voir devenir meilleur soir après soir.

Tout ça allait prendre fin, mais que pouvait-elle y faire ?

Elle savait qu’autour d’elle, les gens voyaient cette sorte de rupture imminente comme un bienfait. Ils prenaient tous Mike pour un égoïste sans cœur, mais ils ne le comprenaient pas, pas comme elle. Et ils ne comprenaient pas non plus comment elle avait besoin de lui. Peu lui importait la façon qu’il avait d’être avec elle, tant qu’il lui accordait ces moments précieux où ils étaient ensemble.

Parce que finalement, son futur job, ses objectifs, ils n’avaient été que des mensonges qu’elle s’était créée pour masquer sa solitude.

Lily lui avait dit de se méfier, de prendre du recul. Mais Fran savait que c’était inutile, que ce n’était plus la raison qui était aux commandes, et que quand bien même elle devrait sombrer à cause de Mike, elle préférait cela à sa vie d’avant.

Prête à tout pour l’élu de son cœur, elle décida d’agir.

***

C’était le dernier soir de Mike au club. Pour cette occasion particulière, le House avait mis les petits plats dans les grands et organisé une soirée à guichet fermé en forme de concert privé. Un traiteur avait été sollicité pour l’occasion afin de servir autre choses que les habituels clubs sandwich et autre assiettes de frite qui sortaient de la cuisine, toujours dans l’idée de donner un caractère exceptionnel à la soirée. Un cocktail,  le « Sparkling shepard »,   avait aussi été spécialement créé pour l’occasion.

La soirée avait été placé sous le thème « piano bar » et il était demandé aux invités de venir sur leur 31. Et ils étaient nombreux ce soir-là à se tenir devant l’entrée, en costume et robe de soirée,  attendant qu’on leur ouvre et qu’il puisse découvrir la salle.

Afin de ne pas perdre de temps et risquer de manquer un seul instant de la fête, Fran et Lily s’étaient changées dans un des bureaux de leur travail de manière à éviter un détour part chez elles et être ainsi à l’heure au rendez-vous.

Première surprise lorsqu’elles entrèrent, le vestiaire avait été ré-ouvert, et une jeune fille nommée Michelle en assurait le service, distribuant des petits tickets numéroté au fur et à mesure qu’elle prenait veste et manteau.

Passé le vestibule, la salle pourtant si familière aux habitués du House était devenue une salle de concert : la petite scène avait été démonté et réinstallé au pied du grand escalier, et le synthétiseur de Mike avait été remplacé par un splendide piano à queue Schimmel à 8 octaves.

Le jeune musicien était déjà en place, vêtu d’un beau costume gris clair. Il ne se sentait pas trop à l’aise de jouer dans cette tenue, mais avait accepté de bon cœur pour remercier son public. Il se mit à jouer quelques notes dès que les premiers invités franchirent la porte, les accueillant avec un air jazzy sautillant et joyeux.

Fran était au comble du bonheur. Ce soir ce n’était pas un simple tour de chant dans un bar, fusse-t-il du standing du House, mais un véritable concert que Mike allait offrir. Ce que ce dernier ne savait pas, c’est que non seulement c’était Fran qui avait tout arrangé avec la direction du House, payant elle-même la location du piano ou le traiteur, mais qu’elle avait en plus fait en sorte que des patrons de label assistent à la performance de son héros afin de l’aider à percer.

Il fallut une grosse demi-heure pour que le public s’installe. Contrairement à d’habitude, la salle n’était pas rempli du son claquant des conversations à bâton rompu, mais simplement de chuchotement de ci de là, signe de l’impatience générale.

Mike fit enfin son entrée, nerveux comme jamais, micro à la main. Il ne s’installa pas au piano de suite, et resta debout, sa main libre agrippée sur le bord du cadre de l’imposant instrument.

« Je voudrais d’abord vous remercier de votre présence ce soir. Ça représente beaucoup pour moi. Je sais que sans vous tout ça n’est pas possible… Je suis fier en tout cas de voir que mon travail a fini par payer et que mes efforts m’ont permis de mériter l’honneur que vous me faites. Cet honneur vous ne le faites pas qu’à moi, mais aussi à ma musique. Sachez qu’elle a bien plus de mérite que moi-même et que… dans le fond je ne suis que son messager. En tout cas c’est vraiment génial de voir tout ce monde venu m’entendre : j’espère que vous apprécierez ce concert autant que je vais apprécier l’interpréter. Merci à tous, passez une excellente soirée… »

Un tonnerre d’applaudissement l’accompagna pendant qu’il prenait place devant son clavier. Ce dernier lui semblait immense, mais il avait eu le temps de s’entraîner afin de bien caler ses mains, et surtout il avait pris le temps d’écouter comment réagissait l’instrument. Il avait assimilé sa « voix » et pourrait sans mal l’accorder à sa musique. Il chercha Fran du coin de l’œil, sentant plus que jamais qu’il aurait besoin de sa « boussole » pour trouver le bon cap.

Sa main gauche, forte, commença à dispenser quelques forts accords de basses tandis que sa main droite, légère et dansante, flotta le long de la gamme pour titiller les touches. C’était comme si c’était les doigts même de Mike qui tapaient sur les longues cordes situés dans l’imposant cadre laqué de noir, leur donnant un éclat plus subtil et profond. Il ne fallut que ces quelques notes pour chasser le doute de son esprit, et qu’il se sente transporter dans sa musique ou rien ne semblait pouvoir l’atteindre.

Il senti sur lui le regard bienveillant de Fran. Tant qu’elle était ici, il savait qu’il pouvait se relâcher et laisser libre cours à sa musicalité. Il improvisa des changements de tonalité, des alternances de rythmes et des décalages chromatiques avec une facilité déconcertante. Il regarda en direction de la jeune femme, et celle-ci ressenti aussitôt le besoin de sourire. Et bien que la salle fût pleine, une fois encore elle avait l’impression qu’il n’y avait qu’eux deux, en train de communier par la musique…

***

A la fin du concert, Mike reçu une standing ovation qui sembla ne jamais pouvoir s’arrêter. Épuisé d’avoir tant donné de lui-même, il fut incapable de se lever pour saluer le public. Les spectateurs prirent alors l’initiative d’aller vers lui, et pendant le reste de la soirée, Mike signa des autographes, se fit prendre en photo avec des fans ou bien tout simplement échangea quelques mots.

Fran était restée au bar. Pour la jeune femme, ce moment était pour lui, et elle n’y avait pas sa place. Et puis au fond, c’était le résultat qu’elle voulait obtenir, donc elle ne pouvait que se réjouir. Elle passa son bras sur les épaules de Lily, assises juste à sa gauche, et se blotti contre son épaule :

« Bah alors ma belle ? Qu’est ce qui t’arrives ? » demanda Lily
– Rien… je suis juste heureuse.
– Et donc c’est pour ça que tu essayes de me peloter ? » répondit la jeune femme avec humour
– Idiote… c’est juste que… je suis contente que tu sois là. Je sais que t’aimes pas Mike et que tu penses que j’ai tort d’être comme ça avec lui… mais t’es là malgré tout. Et pour ça je t’adore. Pour ça et pour tout ce que tu es. Je serai un mec je t’aurais déjà demandée en mariage.
– Oh Franny c’est trop chou…
– Je suis sincère… et je t’aime Lily. » dit Fran en enlaçant son amie.

Lily se pencha sur Fran à son tour et lui rendit son câlin.

« Moi aussi je t’aime ma petite groupie… moi aussi… ».

***

Il était presque 3h du matin. La salle était quasiment vide, seuls Nicholas et Michelle s’activait encore à tout ranger. Fran et Lily étaient installées derrière le comptoir, ayant reçu la permission de Nicholas de se servir elles-mêmes. Mike qui venait de se changer vint alors à leur rencontre pour la première fois depuis le début de la soirée.

« Salut les filles : sacrée soirée hein ?
– T’as été fabuleux Mike… et puis avec ce grand piano c’était encore plus génial » dit Fran avec enthousiasme
– C’était pas simple de manier un tel engin… mais je l’ai fait ! » dit le pianiste avec fierté « Et vous devinerez jamais : dans la salle y’avait Ethan Brockwell, du Label Avalon ! Il a adoré le concert et il veut qu’on se rencontre pour évoquer un projet d’album ! c’est pas génial ?
– Wahou… c’est formidable ça ! » répondit Fran aux anges
– C’est dingue… pour mon dernier soir j’ai vraiment assuré. Je me sens poussé des ailes tu peux pas savoir ! »

Lily était déjà fatiguée d’entendre Mike se pavaner encore et encore. Elle resta stoïque pour son amie, mais cela lui coûtait de rester passive devant tant de suffisance.

« Je suis vraiment contente » commença Fran « le House t’aura finalement ouvert des portes

– Le House ? Ouais si on veut… enfin c’est quand même mon boulot qui paye non ? Je crois qu’on peut quand même dire que sans moi ils n’auraient jamais pu monter une soirée pareille : pas vrai ?
– Et bien… c’est sûr que c’est toi porte la plus grosse partie sur tes épaules mais…
– Mais quoi ? Tu vas me dire que c’est risqué pour eux de miser un peu de pognon sachant le fric qu’ils se sont fait GRACE à moi ?
– Non mais… ils t’on fait confiance
– Mais enfin Fran sois pas plus naïve que tu l’es ! Y’avait des gars d’une maison de disque, ces mecs ont entendu parler de moi et son venu ! T’imagines le buzz que j’ai dut faire pour qu’ils daignent venir dans ce trou ?
– Tu as beaucoup de talent : ils allaient forcément entendre parler de toi un jour ou l’autre. Mais tu admettras que c’était plutôt un joli coup de pouce ?
– Oh puis merde à la fin ! C’est quoi le message ? J’ai passé des heures ici à me donner à 200% pour produire autre chose que la merde habituelle que les connards du coin écoutent, et je devrais dire merci à des gens qui se sont grassement payé sur mon dos ? Là t’es plus naïve : t’es vraiment trop conne ! »

Lily explosa : elle jeta son verre au visage de Mike qui se brisa en petit morceau et fit le tour du bar à toute vitesse pour l’empoigner et le plaquer contre le mur. Et même si la petite blonde faisait une tête de moins que lui et devait peser 25 kilos de moins, Mike n’en mena pas large et se contenta de lever les bras pour se protéger des claques que Lily envoyait en rafale.

« Pauvre connard ! Tu devrais remercier Fran à genoux enfoiré ! T’es tellement imbu de toi même que tu réalises même pas que c’est grâce à elle tout ça ! »

Lily s’arrêta de frapper et reprit son souffle tout en faisant signe de la main à Nicholas qui était en train d’approcher pour lui signifier que tout allait bien. Fran, toujours derrière le bar, était pétrifiée.

« Elle à tout organisée pour toi pauvre con. Le House aurait jamais misé un centimes sur toi, mais elle voulait que t’ai ta chance, alors elle à payer de sa poche pour tout ça ! Et si les gars d’une maison de disque sont venus, c’est pas pour tes beaux yeux ou ta musique de merde ! C’est parce qu’elle a demandé une faveur à son père. »

Mike regarda la jeune femme sans comprendre ce qui se passait. Sur un ton plus calme, Lily entreprit de clarifier les choses :

« Sa famille est une des plus grandes fortunes du pays, et elle a demandé à son père de faire jouer ses relations pour que des mecs d’un label viennent et te signe un contrat en or ! T’as aucun mérite la dedans ! »

Frappé à l’égo, Mike tenta de se convaincre lui-même :

« Non… ça reste quand même moi et ma musique qui…
– Qui quoi ? » continua Lily « Tu es peut être doué comme musicien mais comme être humain tu ne vaux rien. T’es incapable de réaliser que cette fille te suivrait jusqu’au bout du monde tellement elle t’aime. Pour t’obtenir tout ça elle a acceptée de se plier aux ambitions de ses parents et de suivre le chemin qu’ils ont tracé pour elle.
– J’ai rien demandé okey ! c’est pas ma faute si elle a joué les groupies à mon insu !
– Oh bon sang j’aimerai tellement pouvoir te casser la gueule pour avoir dit ça… Avant de demander, pourquoi tu ne diras pas plutôt merci hein ? Où peut être que c’est trop dur pour toi de reconnaître que les autres peuvent t’aider et que tu as besoin d’eux ? Tu crois que personne ne voit que lorsque t’es derrière ton clavier tu cherches son approbation du regard ?
– J’ai… j’ai jamais voulu… Fran je savais pas… je… »

Lily retourna vers son amie et la prit dans ses bras.

« Il te mérite pas chérie… » dit-elle tandis que Fran sanglotait
– Je… je sais mais…
– Laisse… ce soir t’as le droit de dire que c’est un salaud. Tu lui trouveras des excuses demain d’accord ? »

C’est les yeux pleins de larmes et le visage marqué par la tristesse que Fran acquiesça.

***

Un an s’était écoulé depuis cette soirée.

Mike avait dans un premier temps renoncé au contrat proposé par le label Avalon, puis s’était ravisé et avait finalement accepté l’offre. Ravalant sa fierté, il préféra investir sur sa carrière et profiter d’une opportunité comme il n’en croiserait pas deux dans sa vie plutôt que de se cramponner à ses principes.

En quelques mois, aidé de l’équipe du label, il composa et enregistra un album qui rencontra un énorme succès. Toutes les stations de radio jouaient ses titres, et ses clips cumulaient des nombres impressionnant de visionnage sur le net. Sa popularité explosa sur les réseaux sociaux, et il y gagna son surnom du « Pianiste ».

Après une campagne promotionnelle intense, il s’apprêtait à prendre les routes pour une série de concert à travers tout le pays. Il avait cependant demandé une faveur au label : il voulait faire un concert public et gratuit au House. D’abord peu enclin à offrir un concert gratuit, le Label trouva un compromis en exigeant qu’il ne chante aucune chanson de son album.

Et c’est ainsi qu’après tous ces mois d’absence, Mike retrouva le House. Nicholas n’était plus au bar, remplacé par la jeune Michelle, mais la plupart des habitués étaient là, fidèles au poste.

Sans cérémonie, il s’installa au clavier et se mit à jouer quelques notes pour s’assurer du réglage du son. Il attrapa alors le micro et s’adressa au public :

« Bonsoir. Merci à tous d’être ici dans ce lieu cher à mon cœur. Le House n’a jamais aussi bien porté son nom pour moi que ce soir. Je suis content d’être de retour à la maison, mais j’ai aussi un peu de peine, car cet endroit me rappelle que je n’ai pas toujours été reconnaissant avec ceux qui m’ont permis de réaliser mon rêve d’être chanteur. Et le pire c’est que, ce sont au final des gens formidables qui ont souffert le plus de mes propres défaut. Alors ce soir, j’aimerai leur dédié ce concert, et adresser cette première chanson à celle à qui je dois le plus d’excuse… Ce n’est pas une de mes chansons mais aucune autre ne saurait mieux exprimer ce que je ressens. Merci à tous, et bonne soirée ! »

La lumière s’abaissa et les premiers accords claquèrent sur le piano :

Sol mineur, Mi Bémol, Si Bémol, Mi, Sol majeur…

« Elle passe ses nuits sans dormir
A gâcher son bel avenir

La groupie du pianiste

Elle fout toute sa vie en l’air
Et toute sa vie c’est pas grand chose
Qu’est ce qu’elle aurait bien pu faire
A part rêver seule dans son lit
Le soir entre ses draps roses…

Elle passe sa vie à l’attendre
Pour un mot pour un geste tendre

La groupie du pianiste

Devant l’hôtel dans les coulisses
Elle rêve de la vie d’artiste

La groupie du pianiste

Elle le suivrait jusqu’en enfer
Et même l’enfer c’est pas grand chose
A côté d’être seule sur Terre
Et elle y pense dans son lit
Le soir entre ses draps roses…

Elle l’aime, elle l’adore
Plus que tout elle l’aime
C’est beau comme elle l’aime

Elle l’aime, elle l’adore
C’est fou comme elle aime
C’est beau comme elle l’aime…

Il a des droits sur son sourire
Elle a des droits sur ses désirs

La groupie du pianiste

Elle sait rester là sans rien dire
Pendant que lui joue ses délires

La groupie du pianiste

Quand le concert est terminé
Elle met ses mains sur le clavier
En rêvant qu’il va l’emmener
Passer le reste de sa vie
Simplement à l’écouter

Elle sait comprendre sa musique
Elle sait oublier qu’elle existe…

La groupie du pianiste

Dieu que cette fille prend des risques
Amoureuse d’un égoïste

La groupie du pianiste

Elle fout toute sa vie en l’air
Et toute sa vie c’est pas grand chose
Qu’est ce qu’elle aurait bien pu faire ?
A part rêver seule dans son lit
Le soir entre ses draps roses…

Elle l’aime, elle l’adore
Plus que tout elle l’aime,
C’est beau comme l’aime

Elle l’aime, elle l’adore
C’est fou comme elle aime
C’est beau comme elle l’aime… »

Et tandis que Mike jouait de tout son cœur, il vit du coin de l’œil Fran assise à une table, un white Russian à la main levé à sa santé…

La chanson « la groupie du pianiste » est écrite par Michel Berger. Je me permets de la citer à titre d’hommage puisque elle est l’inspiration de cette histoire.

 

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Une réflexion au sujet de « Journal de bord – épisode 17 : La groupie du pianiste #DefiBradbury »

  1. Excellente histoire, et une écriture qui m’a semblé plus soignée que d’ordinaire. Je trouve que c’est nettement au-dessus de tes autres nouvelles (celles que j’ai lues en tout cas, puisque j’ai pris le train en marche et que je n’ai pas rattrapé le retard)… En tout cas, bravo, on voit clairement les progrès depuis le début !

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