Journal de bord – épisode 2 : Axis #DéfiBradbury

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Axis

Devant le miroir de la salle de bain, il y’a mon reflet. On me dit toujours que c’est une image qui vaut de l’or. Le tarif précis serait de 40 000 dollars le shooting selon mon agent. Des lèvres fines, de grands yeux verts et scintillants, une longue chevelure rousse, des traits ronds et harmonieux et puis surtout une silhouette parfaite.

Dans le milieu où j’évolue, la perfection n’est pas un terme abscons ou un vœu pieux. C’est une cotation très précise du rapport hauteur largeur de chaque centimètres de mon corps. La taille de mes hanches, l’écart entre mes cuisses, l’angle formé par la cambrure de mon dos, tout cela est mesuré, paramétré et si possible optimisé comme si j’étais un projet d’engin supersonique.

On rehausse mon profil aérodynamique. On me donne une meilleure pénétration dans l’air et dans les rétines de tous les types qui reluquent mes photos, dans le but de leur faire acheter ce avec quoi on me fait poser.

Ces produits n’ont pas l’once d’un rapport avec la brillance de mes cheveux ou l’éclat magnifié par une visite chez le dentiste par trimestre de mes dents, mais si on me voit sur l’affiche porter à ma bouche une bouteille de soda, elle se vendra 12% de plus. 15% si je mets la langue.

Ça fait 16 ans que je suis dans le business, et ça fait 16 ans que ce reflet, là, dans le miroir embrumé par la buée de la salle de bain, 16 ans que c’est mon gagne-pain. Sauf qu’a 31 ans je commence déjà à ne plus être dans la course. Parce que ma perfection définie par des calculs savants et des études de marché poussées, entretenue à coup de régimes, de séances de fitness et de crèmes de soin hors de prix importées de France, elle commence franchement à atteindre ses limites. Et puis les gens se lassent. Ils m’ont déjà vu dans toutes les positions, portant toutes les tenues possibles, de la petite marinière bleue et orange au pantalon de cuir ultra moulant ayant nécessité l’intervention musclée de deux assistantes pour que je rentre dedans.

Plein de types, peut-être des gens que vous connaissez, veulent s’astiquer le manche sur autre chose que la photo plein cadre de mes fesses dans un bikini rouge carmin.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, je tente un coup de poker. Je sais que je peux encore grappiller un peu de gloire à ce milieu. Je sais que les petites poupées russes de douze piges avec des corps mieux foutus que toutes les nanas de 25 ans que vous connaissez, elles n’ont pas encore réussi à me mettre sur la touche.

Je peux encore briller, encore être belle.

Je finis de m’habiller en me lançant des regards dans la glace. C’est drôle… mais j’ai l’impression que je me fais des reproches. Je laisse de côté mon téléphone, mes écouteurs et tous les petits gadgets avec lesquels j’aime m’empoisonner la vie. Je ne prends ni ma tablette ni mon kit de maquillage de secours et encore moins mon sac. Aujourd’hui je veux être juste seule avec moi même, sans rien qui me rappelle le boulot. Et comme chacun de ces trucs m’a été refilé par un client après un shooting, il est clair qu’ils n’ont pas de raison de me suivre.

Le téléphone, j’avais dû le coller dans mon décolleté puis le caresser le long de ma jambe nue. « C’est arty ! » me disait le photographe tout en laissant son appareil photo numérique mitrailler la scène et en avalant des litres de RedBull sans même prendre le soin d’étalonner sa lumière.

Pour les écouteurs, on avait pris pour cadre un décor urbain « très streetwear » comme disait l’opérateur lumière. La photo était magnifique : il avait moi, en premier plan, cadrée à la taille, portant juste une chemise en jeans bleue pétrole ouverte de haut en bas laissant voir mes seins juste ce qu’il faut pour que ça soit accepté par l’annonceur (comprenez : sans qu’on voit de téton). La texture de ma peau avait eu très peu besoin de retouche, et j’étais plutôt fière de l’effet que donnait la petite courbe qui marquait le début de mes hanches. Derrière moi, il y’avait un mur de briques rouges avec un tag démentiel fait par un artiste de rue « très tendance » comme m’avait expliqué le photographe. Le grapheur était un type doué dont on n’avait jamais trop su qui il était réellement. « C’était peut-être une nana ?» avait je dis avant de me voir répondre par le chargé de projet « non : c’est trop masculin comme approche, trop phallique ».

Alors il y’avait moi, et le mur et bien sur les écouteurs, des intra-auriculaire quasiment impossible à distinguer au milieu de ma chevelure rousse. Et pour finir, il y’avait le logo et le slogan qui disait « le son mis à nu ». Le chargé de projet de l’agence de pub qui était là pour superviser le shooting m’avait expliqué que c’était un slogan « qui va au bout de l’idée ». Je ne vois toujours pas en quoi laisser entrevoir mes seins pouvait mettre en avant le rendu optimal des médiums que proposaient ces écouteurs, mais bon je ne suis pas experte en la matière.

Mon boulot c’est de faire passer une émotion, pas de m’assurer qu’elle soit crédible ou appropriée.

Je descends les marches de l’escalier en quatrième vitesse. J’habite au 6eme étage, et prendre l’escalier me permet d’économiser une séance de squat. A chaque marche je fais très attention à ma posture et à bien distribuer l’effort. Je garde les bras le long du corps. Bien entendu interdit de s’appuyer sur la rambarde. Ça sera la même chose tout à l’heure, mais cette fois en remontant, deux marches à la fois.

En bas, juste devant le hall, m’attend la voiture de l’agence. Il n’y a qu’eux qui soient au courant de ce que je vais faire. Il faut dire que dans la famille, ils ont déjà du mal avec le fait que je vende mon image et que je fasse des pubs où j’ai une trace blanche de yaourt au coin de la bouche placée de façon stratégique histoire d’avoir un look « porno chic » comme disait la maquilleuse.

En fait ce n’est pas du lait ou du yaourt, mais une préparation digne d’un glaçage pour pièce montée. La maquilleuse prépare cette mixture quelques minutes avant le shooting, puis me l’applique avec précision en ce servant d’un petit pinceau. Elle utilise quelques photos d’un magazine de cul pour avoir une référence, compare, puis une fois satisfaite m’annonce que je suis prête. Mais il faut faire vite parce que d’ici quinze minutes grand maximum, la mixture sous l’action de la chaleur des projecteurs, va se mettre à jaunir puis à durcir et finalement par se craqueler comme du sucre cristallisé.

Au final, il n’y à clairement pas de quoi faire la fierté de ses parents lorsqu’on est bombardé sur tous les bus avec l’air d’avoir taillé une pipe deux secondes avant.

La voiture roule à allure constante et je vois le paysage qui défile sans vraiment m’y attarder. Autour de moi je ne vois pas des affiches, mais pleins de gens que je connais. Pub pour une voiture : c’est Alyson, une fille très sympa avec un cul d’enfer. Pub pour un fast food : c’est Jessica, végétarienne qui n’a jamais dû mordre dans un vrai burger de sa vie. Pub pour une banque : c’est Fiona, la plus grande connasse de la profession, mais dont il faut bien avouer que les yeux bleu azur sont capables de vendre à peu près n’importe quoi. Pub pour une salle de fitness : c’est Andrew, un islandais avec un accent trop mignon qui cherche encore l’homme idéal. Pub pour un parfum : c’est Emy dans une pose sexy en diable dont elle seule a le secret.

Et c’est moi Emy.

J’ai toujours une drôle d’impression en me voyant sur une affiche. Je n’ai plus l’air humaine : trop belle, trop parfaite, trop maquillée, trop photoshopée. Je sais que je ne suis pas cette image, ou en tout cas pas tout à fait. Et ça me fait mal de me voir ainsi en sachant pertinemment que je ne suis pas réellement cette personne, et pire encore que je le serai encore moins avec le temps qui passe. Ne pas être à la hauteur de mon propre reflet est sans doute ce qui m’incommode le plus. Stephen mon agent le sait très bien.

Depuis que j’ai commencé, c’est Stephen qui s’occupe de moi. Il y’a bien eu un autre type au début, mais il a été remplacé au bout de 2 semaines suite à une plainte pour harcèlement. Depuis l’agence à revu sa politique et recrute un maximum de gays pour éviter ce genre de problème…

Stephen gère mon planning, négocie mes contrats, s’assure du bon respect des engagements et me protège des clients. Parce que voyez-vous, les clients qui passent par des agences de pubs se disent que parce qu’on vend notre image, parce qu’on se met nue devant la caméra et qu’on accepte de porter ou de faire à peu près n’importe quoi, et bien ils se disent que ça les autorise à aller plus loin. Ça va du type qui veut mater quand tu te changes à celui plus ambitieux qui essaye de te peloter et plus si affinité. Mais moi avec Stephen je n’ai jamais ce genre de problème. Il est du genre protecteur, et l’agence met un point d’honneur à ce que les filles soient respectées.

Stephen n’est pas violent, mais ses arguments eux le sont. Tout client trop entreprenant ne se voit pas menacer d’un banal procès, mais plutôt d’une publicité calamiteuse de la part de l’agence. Ils savent que ça leur coûterait bien plus cher que tous les procès qu’on pourrait leur faire, d’autant plus que la plus part de ces mecs sont mariés.

C’est ce que Stephen appelle « l’équilibre PAR la terreur »…

Stephen s’assure en permanence que je sois bien. Il a toujours des bouteilles d’eau de ma marque préférée dans son coffre, dans une glacière spéciale qui les garde fraîches juste ce qu’il faut. Il a aussi un grand sac avec des affaires, comme des petits chaussons pour que je puisse me mettre à l’aise entre deux shoot sur des talons hauts. Aussitôt une séance finie, il m’apporte des vêtements plus confortables ou au moins un peignoir pour que je ne reste pas en sous vêtement, et de quoi me démaquiller pour ne pas que ma peau s’abîme (sachez le : la maquilleuse ne travaille que dans un seul sens). Il s’occupe de mon pressing et connait à la perfection mes mensurations s’il y’a besoin de retouches à mes vêtements. D’ailleurs, il à toujours sur lui de quoi repriser.

Si j’ai besoin d’une course en express, je n’ai qu’un coup de fil à donner et Stephen s’en charge. Malgré tout cela, il est parfois un peu pénible, comme lorsqu’il m’empêche de fumer ou de boire un verre. Il suit mes moindres fait et geste, et tiens l’agence informée constamment. Alors pour qu’il me fiche la paix aujourd’hui, j’ai dû lui promettre d’aller chez Axis avec la voiture de l’agence, et le menacer de refuser la procédure s’il essayait de venir.

La voiture s’arrête et le chauffeur vient m’ouvrir. L’endroit ressemble à un vieil entrepôt au milieu de nulle part, avec l’autoroute à quelques mètres et des maisons délabrées autour. Un grand champ de tournesols s’étend derrière une petite grille bouffée par la rouille le long du mur Ouest. Dans ce décor étrange, seule une petite pancarte me confirme que je suis bien au bon endroit : il est écrit « Axis Corp » en grosses lettres stylisées et une flèche désigne une direction à suivre le long de l’entrepôt côté ouest. Je m’y dirige aussitôt tandis que le chauffeur s’installe au volant et repart, soulevant la poussière et traçant un épais sillon dans le sol.

Au bout d’une vingtaine de mètre, j’arrive à l’angle du bâtiment et voit une autre pancarte, cette fois ci planté sur un petit poteau d’à peine un mètre m’indiquant de poursuivre ma route en continuant de longer le mur sur ma droite. Je fais encore 10 mètres, le champ de tournesol sur ma gauche, et j’atteins finalement une porte d’accès avec de grands panneaux en verre fumé. Je pousse la porte et le tintement d’un carillon électronique retenti. L’intérieur n’a aucun rapport avec l’extérieur. Les peintures sont récentes, le sol est propre et joliment tapissé, la décoration est de bon gout, très «Lounge » comme dirait Stephen. Derrière un comptoir en marbre comme ceux des grands hôtels, une jeune femme au sourire éclatant me salue tandis que je me présente à elle. Après avoir vérifié dans son ordinateur, elle me dit que le docteur Karyon m’attend et me conduit à la salle de préparation. Nous suivons des couloirs immaculés décorés de cadres photos représentant de magnifiques paysages en couleurs sursaturées, le genre de chose qui n’existe pas dans la nature, mais qu’on s’imagine comme étant authentique.

Parce que pour les gens la perfection c’est la norme.

Nous entrons enfin dans la fameuse salle de préparation et je commence à me sentir nerveuse. Le docteur Karyon, que j’avais déjà vu plusieurs fois auparavant dans son cabinet du centre ville, est assit devant un écran d’ordinateur installé sur un plateau en verre blanc. Il pianote sur un clavier ergonomique tout réajustant ses lunettes à la monture en acier et donne à peine l’air de nous avoir remarquées.

Il doit avoir facilement cinquante balais. Grand et fin, il porte une blouse blanche avec un col rond ample et fermé presque jusque sous son menton. Il a les traits sec et un sourire flippant. Ses cheveux blancs gris sont rabattu en arrière ce qui lui donne presque un air de rock star. Il perçoit enfin notre présence et se met immédiatement à me dévisager de haut en bas. Sauf qu’il ne le fait pas comme la plupart des hommes a essayer d’imaginer à quoi je ressemble à poil. L’impression qu’il me donne, c’est plutôt qu’il est en train de m’imaginer sur une table d’autopsie.

Et qu’il adore cette idée.

Combiné aux odeurs de détergent qui flottent dans l’air, je commence à avoir franchement la nausée. Il finit de manipuler son ordinateur et remercie la fille de l’accueil qui prend aussitôt congé. Il se lève et vient me serrer la main. Les siennes sont étrangement douces, et quand je dis étrange c’est parce que j’imaginais qu’un docteur qui passe sa vie à décaper ses mains aux produits stérilisants avait des mains qui ressemblaient à de la toile émeri.

Il me dit que je n’ai pas à m’inquiéter, que tout va très bien se passer et que j’ai fait le bon choix. Je n’en suis pas forcément convaincue, mais il n’est plus tellement le temps de revenir en arrière. Il m’explique qu’avant la procédure il va me faire un petit check-up. Il me demande d’enlever mes vêtements ce que je fais sans trop de problème ou de gêne.

C’est l’avantage de faire mon job.

Le docteur Karyon m’invite à m’asseoir sur le lit d’examen en cuir marron après avoir déroulé dessus une sorte de feuille de papier, sans doute pour une question d’hygiène. Il place son stéthoscope glacé dans mon dos tandis que je maintiens mes cheveux relevés, et me demande de respirer. Il cale sa main sur mon omoplate gauche, fait glisser le stéthoscope et me redemande de respirer a nouveau. Il prend ensuite ma tension, regarde mes yeux avec une petite lampe, teste mes réflexes en tapant sur mon genou avec un petit marteau à bout pointu, puis termine par un rassurant « tout va bien ». Il retourne s’asseoir à son bureau tandis que moi, en culotte et soutien gorges coordonnés, j’attends assise sans trop savoir quoi faire.

Et je suis de plus en plus nerveuse.

Il me dit qu’il a remarqué que j’étais anxieuse à la façon dont mon cœur battait et à ma tension légèrement élevée. Je lui réponds que c’est un peu normal, mais que j’ai l’habitude du stress. Ça a l’air de le faire sourire, mais je ne sais pas trop quoi en penser. Il me fait un dernier rappel de la procédure. Moi je n’ai qu’une envie c’est de lui demander si je peux remettre mes vêtements, mais je n’ose pas l’interrompre.

« Le dispositif de translation biochimique va permettre un réajustement de votre morphologie et absorber les propriétés d’une autre personne afin de vous les transmettre. De la même manière, cette personne bénéficiera d’une part de votre métabolisme qui lui sera transmise de la même façon…»

Traduction : on va éliminer de mon organisme les effets de l’age pour les envoyer à quelqu’un qui en à besoin. C’est ça le système Axis : de quoi répartir des caractéristiques entre deux individus

A l’origine quand on m’a expliqué le principe, j’ai cru qu’on se payait ma tête. Et pourtant… lorsque Tatiana, une autre fille de l’agence est revenue de sa séance de chez Axis, j’ai bien été obligé d’admettre que c’était tout sauf du flan. Le principe était donc d’échanger ce qu’on aime pas chez soi avec quelqu’un qui au contraire le souhaite : couleur de la peau, groupe sanguin, timbre de la voix, certains disent même qu’on pourrait changer de sexe.

Tatiana s’était une grande perche d’un mètre quatre vingt quinze qui avait du mal avec certains casting pour des défilés. Elle à donc suivit le traitement et à été « recalibré » à un classique mètre quatre vingt. Aucune cicatrice, pas de médoc à prendre par la suite, juste une demi journée de « procédure » et zou, quinze centimètre de retiré tout en gardant parfaitement ses proportions.

Un vrai petit miracle.

Karyon continue mais le reste des explications me passent au-dessus de la tête. Que ça soit l’histoire du faisceau de programmation génétique par onde sigma ou bien les perfusions croisées, je n’entends que « blablabla ». Mais soudain Karyon s’arrête et penche la tête, histoire de me faire comprendre que là c’est du sérieux.

« Emy : vous devez être consciente de tout ce qu’implique la procédure. L’Axis est un échange profond entre vous et une autre personne. »

Pourquoi il est si sérieux d’un seul coup ?

Je hoche la tête et réajuste une mèche de cheveux derrière mon oreille. Je ne sais pas si je l’ai convaincu, mais il me rebalance son sourire flippant. On dirait vraiment qu’il jubile à l’idée de me découper en morceau…

Il me demande de rester en sous vêtement et m’invite à passer dans la pièce d’à coté qui donne directement sur la salle d’opération. L’endroit est plongé dans la pénombre. On distingue juste deux gigantesques fauteuils dos à dos, faits d’une armature métallique et de gros coussins bleus translucides, chacun surmontés d’une énorme lentille en verre et entouré d’appareils de contrôle et de console de commande en tout genre.

Karyon m’annonce que c’est le « scorpion », la pièce maîtresse de l’Axis. Il m’invite à m’y installer en faisant bien attention. A peine je me pose dessus que je sens l’épaisse matière plastique du siège se déformer tandis que je m’enfonce dedans. Et il ne s’agit pas de s’asseoir sur une chauffeuse un peu usée, mais véritablement d’être avalé par le fauteuil. Le docteur me dit de ne pas m’inquiéter, que c’est normal, et que ça va me caler pour les douze heures que va durer l’intervention. Sans forcer, il appuie sur mon front pour que je laisse ma tête partir en arrière et être avaler elle aussi. Le plastique est froid et lisse. C’est une sensation qui pourrait être très agréable, mais en l’occurrence je suis surtout horrifiée.

J’aimerai dire au docteur que l’idée de me faire bouffer par son fauteuil à la con ne m’enchante guerre, mais pour le moment je dois surtout essayer de me calmer tandis que je m’enfonce dans le « scorpion ». Tout mon corps est pris à l’exception de mon visage qui dépasse à peine. Je peux vaguement tourner la tête, mais rien de plus. J’ai la sensation d’être dans un gros marshmallow : je peux faire de très légers mouvements, mais presque aussitôt je suis ramené à ma position initiale.

J’aurais vraiment dû faire plus attention au « blabla ».

Le docteur Karyon configure les appareils (du moins je le suppose en le voyant pianoter sur un clavier situé sur le coté) et continue d’essayer de me rassurer.

« Le plus dur est passé Emy : maintenant que vous êtes calé dans le scorpion, toutes vos constantes biochimique sont sous contrôle. Je vais vous laisser quelques minutes le temps d’aller chercher votre Axis… »

L’Axis. L’autre, la donneuse, L’être complémentaire si dur à trouver, et qui rend la procédure si particulière. Ça et le fait de devoir être mangée par le fauteuil.

On ne connait jamais à l’avance qui est notre Axis, ni ces motivations. On sait juste que ce qu’on veut retirer de nous elle le veut. Une fille trop petite veut vos grandes cannes, un mec noir veut avoir votre teint de bidet… ou l’inverse. Parce que finalement dans l’histoire tout est une question de point de vue sur « qui-prend-quoi-a-qui »

En faisant des recherches sur la procédure Axis, je suis tombé sur une histoire où un type aurait payé 60 000 dollars pour échanger son groupe sanguin avec un autre afin de pouvoir faire un don d’organe à sa femme ou quelque chose dans le genre… et du coup voila que ça me revient, et qu’en pensant à pourquoi moi je veux faire la procédure, je me sens vraiment minable.

Au bout d’un moment je finis par me sentir à l’aise dans le scorpion. C’est finalement comme un bain de boue en plus high tech : on se force à y entrer, on se sent sale, et puis sans trop qu’on sache pourquoi, on finit par aimer cette sensation. Je me sens flotter, enrobé par un fluide frais et apaisant.

Il s’écoule une dizaine de minute et finalement j’entends une porte qui s’ouvre derrière moi et la voix de Karyon. Sans doute une autre porte pour éviter que les axis ne se croisent.

Il s’adresse à quelqu’un d’autre. La voix d’une toute jeune fille lui répond. Elle a l’air timide ou en tout cas aussi impressionnée que j’ai pu l’être. Elle gémit lorsque le scorpion commence à l’engloutir, et je devine que Karyon lui pousse la tête comme il l’a fait avec moi. Il essaye de la rassurer du mieux possible… sans grand succès.

« Hey ! » dis-je assez fort pour être entendu « T’en fais pas : c’est flippant au début mais au bout d’un moment on y fait plus attention… »

Je n’entends pas de réponse, mais je pense que mon argument à fait mouche. Karyon passe dans mon champ de vision et se remet à manipuler sa console de commande.

« Mesdemoiselles, tout est en place. Je vais lancer le dispositif dans quelques instants. La procédure va durer une douzaine d’heure et sera entièrement pilotée depuis notre salle de commande. Vous serez sous monitoring permanent, ainsi si quoi que ce soit devait mal tourner nous pourrions agir dans la seconde… »

Si Karyon avait un peu plus fréquenté les agences de pub, il aurait sût que même pour annoncer de bonne chose, on n’utilise pas de terme négatif. Dire « pas de problème » c’est quand même utiliser le mot problème. Il lit dans mon regard et semble comprendre, mais comme réponse il se contente de me lancer son sourire flippant.

Il termine son laïus comme une hôtesse de l’air qui rappelle les consignes de sécurité, puis quitte la pièce par là ou nous étions arrivés. La lentille de verre au dessus du scorpion s’allume et les appareils commencent à faire du bruit. Dans mon dos l’Axis m’appelle.

« Hey ? vous êtes là ? »

Bah oui : où tu veux que je sois nunuche ?

« Je… Je m’appelle Julia… c’est vous mon Axis ? »

Je me rend compte qu’en fait je n’ai jamais vu les choses ainsi. Pour moi l’Axis c’est l’autre. Je sens une trouille énorme dans la voix de Julia. C’est presque mignon.

« Salut Julia. Moi c’est Emy… bah oui faut croire que c’est moi ta moitié d’orange »

« Vous… vous avez une jolie voix… »

« Merci c’est gentil »

Je sens que Julia a la trouille et essaye de parler pour se rassurer. Je prends les devant et lui demande franchement si elle à peur.

« … oui » me répond elle timidement.

« Ne t’en fais pas : je connais plein de gens qui ont fait la procédure, et ça c’est toujours très bien passé : pourquoi tu es là ? »

« Je… je risque de mourir »

Et mer… Je l’avais pas vu venir celle là.

« Quoi ? »

« Je suis… »

Julia bataille pour trouver ces mots. Ou plutôt pour arriver à les prononcer. Mais elle n’y arrive pas. A la place elle fond en larme et sanglote.

Mon premier réflexe est de me dire que Julia ne tiendrait pas deux secondes à l’agence. J’essaye de la pousser à parler : j’ai pas trop envie que mon Axis fasse une déprime et me la refile.

« Hey ? raconte moi : qu’est ce qui ne va pas ? »

« les autres me traitent de monstre… ils disent que c’est ma faute si je suis comme ça… que j’ai que ce que je mérite… »

Nous restons comme ça dans la pénombre, éclairées seulement par la lumière du scorpion, sans pouvoir s’approcher ou se voir. Je remarque alors qu’un des appareils de contrôle sur le côté indique l’heure. Cela fait bientôt une demi heure que la procédure à commencée.

Julia à cessé de pleurer, mais je me fais du souci pour elle car elle est totalement silencieuse. J’essaye de l’appeler mais je ne l’entend pas répondre. Une vague de chaleur parcours le scorpion, et le gel dans lequel je flotte commence à tourner au rouge.

« Pas d’inquiétude » dit une voix dans un haut-parleur « on passe en mode fractionnement aligné »

Bon… s’il ne faut pas s’inquiéter…

« Emy ? » dit Julia en sortant de son mutisme

« Hey : te revoilà ma belle » dis je en essayant de me la jouer relax « tu aurais du me dire que tu sortais faire un tour »

Je suis vraiment très conne : à tous les coups elle va prendre ça pour un reproche…

« Je suis désolé pour tout à l’heure… »

Qu’est ce que je disais.

« C’est pas facile pour moi » reprend-elle « Mais tu es mon Axis, et ça veut dire que tu es quelqu’un de spécial. Quelqu’un qui peut me comprendre »

Je ne suis pas sûr d’être à la hauteur des attentes de Julia, mais il y a dans sa voix une tristesse qui fait un drôle d’écho en moi. Peut être qu’elle à raison, et que notre Axis est quelqu’un de spécial.

«On est là pour un moment ma belle, alors tu peux raconter à Tata Emy tout ce que tu as sur le cœur si ça peut te soulager »

Elle rit de bon cœur : ça fait plaisir à entendre.

Le scorpion change encore de couleur et devient jaune soleil : on passe en mode « spectrographie electro ionique »

Julia me raconte son histoire, celle d’une gamine de 14 ans qui souffre d’anorexie. Elle-même à du mal à donner un nom à sa maladie, mais dans mon milieu c’est le genre de chose qu’on identifie instantanément. Pour son mètre cinquante, Julia pèse tout juste 36 kilos et son physique lui fait horreur. Il lui est pourtant impossible d’avaler le moindre gramme de nourriture. Quand bien même il en va de sa survie, son corps ou son esprit font blocage. Et bien entendu, son entourage en rajoute juste ce qu’il faut pour que la pauvre soit au au bord du désespoir.

Les gens ne comprennent pas ce que c’est comme souffrance d’avoir cette répulsion, et ils sont très cruel envers celles et ceux qui en sont les victimes. « T’as qu’a manger 3 burgers par jours » ou « bois du soda » combien de fois j’ai entendu ce genre de connerie entre les filles de l’agence ?

Et forcement Julia est montré du doigt. On la traite de monstre, de folle ou de crâneuse. Oui crâneuse, parce que pour certains petits malins, être en état de malnutrition permanent, souffrir de trouble de croissance et perdre ses cheveux par poignée, c’est juste pour pouvoir raconter partout qu’on s’habille en S et qu’on trouve ça large.

Elle me raconte que son père, un ingénieur en je ne sais trop quoi, croit qu’elle fait ça pour se rendre intéressante et attirer son attention. Le genre de mec qui à basé ses principes d’éducation sur le résultat d’une recherche Internet. Sa mère, c’est un autre délire : elle lui reproche de faire ça juste « pour plaire aux mec ». Sans doute pense t’elle ça parce que ça doit faire un bail qu’elle ne leur plait plus aux mecs…

Et plus Julia me raconte son calvaire, plus je me sens mal et coupable. Coupable de mes complexes ridicules, mais aussi coupable de participer aux siens. Parce que même si dans le milieu nous prêchons une alimentation saine, nous avons toutes tendance à sucer des cailloux pour garder la forme. Nous passons des heures et des heures à faire du sport pour façonner cette apparence et nous laissons des roi de la pub clamer partout que nous sommes la norme et que ne pas être comme nous est mal.

A ma façon, j’ai contribué aux tourments de cette gamine.

Cela fait maintenant deux heures que nous sommes là. Le scorpion est maintenant vert pomme, et nous sommes en mode « Drainage pulsé du dépôt calcique »

Julia est en confiance. Elle me dit que ça lui a fait du bien de se confier, de me raconter son malheur. Elle veut maintenant que moi je lui raconte mon histoire.

J’ai un peu peur de ce qu’elle va penser, parce que moi je ne suis pas là pour assurer ma survie. Je n’ai finalement pas du tout besoin de la procédure Axis, parce que ma vie a été plutôt belle, et parce que j’ai eu la chance d’avoir ce physique. Mais je lui dois d’être honnête. Alors je lui raconte aussi simplement que possible mon parcours.

A 14 ans j’étais sur une plage de Floride avec ma famille, lorsqu’un photographe à abordé mon père. Il lui a dit que j’étais photogénique, très jolie, et que je pouvais avoir une belle carrière de mannequin. Sauf que mon père, il était pas du genre à voir ça d’un bon œil, et il menacer le photographe de lui casser la gueule s’il s’approchait de moi. Ce dernier m’a tendu sa carte avant de s’en aller, visiblement habitué à ce genre de situation. J’ai supplié mon père de me laisser faire un casting, mais lui ne voulait pas que sa fille devienne un bout de viande qu’on expose. Pour mon age j’étais plutôt mature, et je savais ce que ça pouvait impliquer. Mais je savais aussi ce que j’allais pouvoir en retirer.

Mon calcul, mon choix.

Avec le recul je comprends de quoi il avait peur, mais quand bien même : c’était à moi de décider. Alors sous un faux prétexte, je me suis inscrite à un casting, et je suis devenu modèle. La directrice de l’agence, Miss Calloway, avait misé gros sur moi. Elle me disait « Emy, tu seras différente des autres : toi tu seras une égérie ». Est ce parce que j’avais réellement ce truc en plus ou bien parce qu’avec ces relations dans le milieu elle aurait put propulser n’importe quelle fille pas trop moche au top, toujours est il qu’en à peine un an j’étais élu Top modèle de l’année.

Julia me demande comment a réagi ma famille. Le scorpion passe au violet et on passe en mode « Fluctuation alpha des activateurs de facteur protéiné ». J’essaye d’éluder mais cette fois c’est elle qui me cerne. J’essaye de partir sur autre chose, mais elle est coriace.

La beauté est l’un des privilèges les plus injustes au monde, et le plus souvent pour l’obtenir il faut simplement se donner la peine de naître. C’est un privilège injuste et cruel envers les autres, et c’est aussi un fardeau à sa façon. Ne plaignez pas trop les jolies filles si vous passez votre temps à vous payer la tête des « moches ». Soyez un peu logique bordel.

Voila presque 5h qu’on est dans le scorpion, qu’il n’arrête pas de changer de couleur et que personne ne vient. On se fait la conversation, mais je réalise qu’au bout d’un moment on se comprend trop. Elle devine que j’ai largué ma famille comme des malpropres dès lors que je touchais en une séance autant que mon père en une année. Sans doute qu’au fond ce que je ne veux pas lui dire, c’est qu’a cette époque ce que ce boulot m’a apporté c’est l’opportunité d’être une parfaite petite connasse.

Et j’ai été une belle connasse qui à totalement coupé les ponts avec son ancienne vie. Parce que la nouvelle était plus glamour, plus clinquante, plus électrisante. J’ai voyagé dans plus de 45 pays dans le monde, dormit dans les plus beaux palaces, j’ai été admiré par la terre entière en photo avec un lionceau dans les bras pour une association de défense des animaux, je suis sortie avec des acteurs, des sportifs de haut niveau, à 22 ans j’ai put m’acheter un triplex à Manhattan, mon voisin de palier est un producteur de Broadway…

Alors pourquoi je voudrais m’encombré de Becky Cuningham, ma meilleure copine au collège ? pourquoi je voudrais retourner vivre dans la maison familiale ou je devais éteindre la télé à 9h précise ? Est ce que j’avais encore ma place au milieu de gens qui regardent le superbowl avachi devant la télé une pizza à porté de main, alors que moi je pouvais être dans la tribune VIP entouré de gens tous plus fascinant les uns que les autres.

J’épargne cette vérité à Julia, mais ce monde là est un miroir aux alouettes. Et même si le luxe de cette vie est un plaisir incroyable, il coûte très cher à ton karma…

Julia aurait voulut être modèle, et comme toutes les gamines de son age, elle croit que c’est une sorte de rêve permanent ou tout le monde vous admire et vous aime.

Ah être aimé, en voila un bel objectif dans la vie.

Sans surprise, Julia me dit qu’elle n’a jamais eut de petit copain et que bien sur « elle ne l’a jamais fait ». Elle semble admirative quand je lui raconte que le métier m’a tellement coupé du monde que je n’ai vraiment fréquenté un mec (comprenez baisé avec) qu’a 24 ans.

Nous arrivons à presque 8h de traitement. Le scorpion alterne entre le rouge et le bleu. Nous sommes dans une phase « cycle de thermo consolidation du plasma sanguin ».

Je réalise qu’on somnole beaucoup, et que le temps glisse bien plus vite qu’on ne le perçoit. les 8h sont passé en un éclair, et le temps que j’y pense l’horloge va bientôt passer la neuvième heure. C’est bientôt la fin, et je me dis que je ne sens pas grand chose de différent. Je demande à Julia :

« Hey Jul : t’as l’impression que ça marche leur truc ? »
« Je sais pas trop… j’arrive pas à me regarder : ma tête est prise dans cette espèce de matière bizarre. Mais… je me sens bien en tout cas, et je suis certaine que c’est grâce à toi… »
« Ah bon ? pourtant je n’ai rien fait de spécial »
« Bien sur que si… tu as accepté de partager quelque chose avec moi, et tu m’as écouté plus que personne auparavant. Tu es la personne qui va changer ma vie ! »

L’enthousiasme de cette gamine m’effraye. Parce qu’elle ne réalise pas que même si le traitement marche, sa vie ne sera pas plus simple. Les gens ne seront pas moins des gros cons. Si le traitement la rend jolie, elle aura à faire à tous les mecs qui se moquaient d’elle et qui viendront finalement lui tourner autour. Elle aura droit à la jalousie des copines. Malgré ce qu’on dit personne n’aime les succes story, et le vilain petit canard joue gros à devenir un magnifique cygne. J’ai envie de lui dire tout ça, mais dans ce cas là je serai une pure hypocrite. Parce que finalement dans ce cas qu’est ce que ça va changer pour moi ?

Je vis dans un monde d’image artificielles, et je suis en train d’en devenir une moi même.

[b]Axis dernière Partie[/b]

Le scorpion vire au noir, on est en phase « contrôle du cycle gamma ». J’ai froid, et ma tête tourne. J’essaye de parler mais ça ne sort pas. J’sais pas si ma p’tite Jul est dans le même état. Je l’entends juste respirer fort. La voix dans le haut parleur ne dit rien. Personne ne vient. ça semble si normal.

Je tourne ma tête vers l’heure : il reste 20 min.

Lorsque j’ouvre les yeux, la lentille du scorpion n’est plus au dessus de ma tête. Je me sens poisseuse, et j’ai très froid. j’essaie de me redresser mais mes membres sont tétanisés. Au dessus de moi je vois le Dr Karyon. Je prie très fort pour qu’il ne soit pas en train de m’autopsier.

« Tout va bien Emy, c’est fini, vous êtes en salle de réveil »

Et effectivement je suis dans une jolie chambre au mur crème avec une télé fixé dessus et une grande fenêtre qui donne sur un petit jardin qui semble avoir été planté au beau milieu du champ de tournesols.

Le docteur m’examine sans ménagement tandis que mon corps se remet petit à petit à bouger. J’arrive enfin à articuler un son.

On commencera par « argh »

Le doc se marre de me voir comme ça. C’est officiel ce type est un sadique. Il m’aide à me redresser puis me fait boire un grand verre d’eau. Il m’explique que la procédure provoque toujours ce genre de malaise sur le dernier cycle, et qu’il faut bien que je m’hydrate pour activer mes nouvelles cellules.

Nouvelles ? Oh… oui, forcement…

Il me tend un miroir et me dit avec une pointe de fierté « le résultat est déjà visible… »

Et en effet, du haut de mes 31 ans, je me revois avec la tête que j’avais y’a quelques années en arrière. Je tire le drap qui me recouvre et me lève aussi maladroitement que Bambi. Le docteur assisté d’une infirmière m’aide à me tenir debout. Je veux aller dans la salle de bain. Devant le grand miroir, sans même me préoccuper du docteur, je retire ma chemise d’hôpital et m’observe sous toutes les coutures.

Ma silhouette est aussi parfaite que peuvent l’exiger les critères de la profession. Mon teint de peau, mes cheveux, tout est absolument parfait. Je me retient de ne pas vérifier si mon hymen ne s’est pas reconstitué…

Je suis la quintessence de ce que je peux être. Cette fois je suis exactement le reflet de toutes ces affiches que je vois dehors. Je suis la fille devant le tag, chemise ouverte. Je suis la pin-up allongée sur un lit de satin qui fait glisser sensuellement un smartphone sur sa cuisse nue. Je suis le canon qui boit une bouteille de soda de façon si érotique qu’il faudra verser un pot de vin pour que le spot de pub soit autorisé à la télé.

Cette fille là, cette Emy ci, elle me fait peur. Et quand je comprends que c’est moi, sans maquillage, quand je réalise qui je suis maintenant, ce sont des larmes qui me viennent aux yeux. Je pose ma main sur ma bouche pour me retenir de sangloter.

Parce que voyez vous, cette beauté, cette perfection que je vois, ce n’est pas la mienne. Ce que je vois dans le reflet c’est ce que j’ai volée à Julia. Ce que je vois ce sont tous mes défauts qu’elle a acceptée d’absorber. Bizarrement, alors que je me retourne, je vois pour la première fois un regard chaleureux de la part du docteur. Il m’aide à remettre ma chemise d’hôpital puis pose une main amicale sur mon ’épaule et dit : « Je sais… c’est toujours un choc. Il vous faut du temps pour encaisser. Vous allez rester encore un moment ici et nous vous commanderons un taxi ».

Karyon me ramène à mon lit. Je m’y assois mais aussitôt un sursaut me saisi.

« Et Julia ? comment va t’elle ? »
« Bien… elle se repose tout comme vous »
« Je veux aller la voir »
« Ca n’est pas possible »
« Comment ça pas possible ? »
« Nous essayons de limiter les contacts entre les Axis. Un peu comme dans le cas des donneurs d’organes, afin de les protéger psychologiquement et éviter les conflits d’intérêt »
« Alors il ne fallait pas nous laisser discuter ! »
« C’est un facteur important pour faciliter la procédure et… »
« Et quoi ? cette petite n’avait pas besoin de votre saloperie de procédure ! elle avait besoin qu’on l’écoute, pas qu’on la rembourre avec ma cellulite ! »
« Emy : votre sollicitude est admirable, mais vous ne vous rendez pas compte de l’état dans lequel était Julia en arrivant ici »
« Ce que je sais c’est que vous l’avez remplumée mais vous ne l’avez pas pour autant guérie ! »
« Mais tout comme vous… »

En une phrase, Karyon vient de me mettre Ko debout.

« Vous vivez de votre image, et c’est normal de vouloir la préserver. Mais est ce que c’était réellement ça votre problème ? Si je puis me permettre, vous étiez encore une très belle femme, et bien que je ne connaisse pas votre milieu, je pense que vous y aviez encore une place »

Le docteur s’assoit à coté de moi sur le lit.

« Emy, ce qui pousse les gens à venir nous voir est souvent une conséquence de leur malheur, mais ça n’en est jamais la cause. C’est le cas de Julia, et c’est aussi le vôtre »

Il prend un instant de réflexion avant de reprendre. Il n’a plus du tout ce regard flippant.

« Pour l’une comme pour l’autre, ce moment va changer vos vie, mais pas comme vous le pensiez. Et cette prise de conscience que vous êtes en train d’avoir, Julia l’a déjà eut tout à l’heure à son réveil. Vous allez l’une et l’autre devoir faire des choix difficiles, suite à quoi seulement vous pourrez définir si c’était une bonne chose ou pas de venir… »

Il retire ses lunettes et les essuies avec un petit chiffon micro fibre qu’il sort de la pochette de sa blouse.

« Vous ne devez pas regretter ce que vous avez fait Emy. Je ne devrais pas vous le dire mais vous avez déjà sauvée Julia »
« Pardon ? »
» Lorsque nous l’avons sortie du scorpion, bien qu’inconsciente, elle avait le sourire aux lèvres. Et vous n’imaginez pas le bonheur dans ses yeux quand elle s’est vue a son réveil. Elle n’était plus « un monstre » comme elle avait fini par s’en persuader, mais simplement une jeune fille à qui vous avez donné un avenir »
« Mais à quel prix ? si ça se trouve elle vivra moins longtemps ? »
« Nous avons choisi Julia pour être votre Axis car autrement elle allait mourir d’ici quelques mois. Oui c’est vrai que son capital santé à été amputé d’une quinzaine d’années que nous vous avons donné, mais c’était une décision « rentable » si vous me permettez une tournure aussi mercantile. Non seulement vous avez prolongé sa jeune existence mais vous l’avez remise sur de bon rails »
« Sauf que j’ai fait ça par vanité… »
« Vous n’en étiez pas consciente : et alors ? croyez moi Emy, le Bien qu’on peut apporter dans ce monde est rarement un acte volontaire. Mais si on sait accepter ce que nos actes on eût de positif, alors je me dit qu’un peu de paix de l’esprit ça ne se refuse pas… »

Sur ces mots, Karyon se lève, me donne une tape amicale sur l’épaule puis s’en va.

Assise sur le lit, je ne sais plus trop quoi penser. Dans mon corps une envie de vivre bouillonnante se fait sentir à chaque battement de mon cœur. Alors que j’aie atteint cette beauté que je voulais tant, je réalise qu’en fait c’est autre chose que je souhaite. Ou plutôt je réalise que c’est autre chose que j’ai obtenu en venant ici.

Mais ne rêvez pas. Ici il n’y aura pas de rédemption facile. La fille superficielle vivant dans un monde qui l’est tout autant ne va pas illico s’engager pour l’humanitaire en Afrique. Pourtant, je dois reconnaître que la nouvelle Emy a retrouvé un peu de son innocence.

Espérons qu’elle ne la perde pas encore…

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