Journal de bord – épisode 33 : Pour l’honneur des cieux #DefiBradbury

Pour l’honneur des cieux

« La paix est si belle et si illustre qu’elle a le ciel pour terroir »

Francisco de Quevedo

 

« Messieurs, je vous rappelle l’objectif de cette mission : notre cible sont les usines de fabrication de Focke Wulfe 190 situées à Brême. La Luftwaffe dispose de nombreux appareils dans le secteur, et ont à dénombré pas loin de 250 pièces de DCA qui défendent la zone… »

Charlie Brown, jeune commandant de bord du bombardier B-17 Ye Olde Pub à tout juste 21 ans,  savait que lui et son équipage allaient se retrouver dans le « purple heart corner », la position la plus exposé de la formation : idéale pour se faire descendre dans ce genre de frappe. Autant dire que pour un premier vol, ça n’allait pas être de tout repos. 

Mais de toute façon dans cette fichue guerre, même rester chez soi ne vous protégeait pas d’une bombe allemande… alors autant rendre les coups : bombarder les allemands, c’était juste une façon de leur rendre la politesse afin que eux aussi regardent le ciel avec la peur au ventre.

Spencer « Pinky » Luke, le copilote, donna un petit coup de coude à Charlie pour attirer son attention.

« Hey Lieutenant : tu voudrais pas qu’on loupe la cible parce que tu dors au briefing ? »

Charlie esquissa un sourire. Pinky n’était pas plus attentif que lui, une bande dessiné sur les genoux dissimulé dans l’étui en cuir de ses ordres de mission.

Les hommes du 527eme escadron de bombardier connaissaient leur mission car il préparait l’opération depuis plusieurs semaines, et les briefings finissaient par tous se ressembler les uns les autres. Ils écoutèrent cependant le capitaine avec respect : le bonhomme était dur, mais les temps l’exigeaient et personne n’aurait remis en cause son autorité.

Une fois le briefing fini, tous le saluèrent avant de filer vers les hangars et monter à bord de leurs appareils respectifs.

Les bombardiers B-17, surnommé les « forteresses volantes », étaient des monstres d’acier venu d’Amérique avec leurs pilotes, capable de larguer 2 tonnes et demi de bombes dans un rayon de 1 500 km. Et si jamais un chasseur avait l’audace de le prendre comme cible, il allait devoir affronter les 13 mitrailleuses 12,7mm Browning M2 capable de cracher 500 coups à la minute à une portée efficace de plus d’un kilomètre. Solides et robustes, on ne comptait plus les histoires de pilote ayant ramenés leur équipage à bord d’un appareil criblé de balles, les moteurs en feu, et pourtant toujours capable de voler.

L’appareil de Charlie, le « Ye Old Pub » finissait son check up d’avant décollage sous la supervision de « Frenchy » Coulombe, l’ingénieur de vol. Ce dernier, son carnet d’entretien à la main, inspectait le bombardier sous toutes les coutures, donnant de ci de là un coup de clé à molette si cela lui semblait utile, notant scrupuleusement toutes ses vérifications.

« Hey Frenchy ! » demanda Charlie « tu te dépêches ou quoi ? Aujourd’hui on fait une livraison anticipé pour le père noël !
– Laisse-moi deviner : il veut encore offrir à tonton Adolphe son poids en ogive ? » demanda Frenchy le nez toujours dans son carnet
– Mieux que ça : il veut qu’on crame une usine de chasseur ! »

Frenchy lança un regard lourd de sens à Charlie. Bombarder une usine voulait dire massacrer ceux qui s’y trouvaient, c’est à dire le plus souvent de simples ouvriers. Frenchy avait une sainte horreur de ce genre de mission, et même après plusieurs raids, il cauchemardait encore face à cette horrible réalité : pour arrêter la guerre, il fallait tuer des innocents.

Charlie savait que ses gars avaient ce genre de scrupules, et lui-même n’en était pas étranger. Il avait cependant choisi de laisser les remords pour après la guerre si jamais celle-ci finissait un jour. Pour le moment il préférait galvaniser ses troupes, et il n’y avait rien de mieux pour ça que la haine de l’ennemi.

« Imagine ça Frenchy : des tas de salopards de boches en train d’assembler un canon mitrailleur destiné à plomber nos p’tits camarades de la RAF… et là d’un seul coup boum ! Une de nos jolies ogives qui leur arrive sur le coin de la gueule ! Une belle ogive avec un ruban et une petite carte pour leur souhaiter d’aller pourrir en enfer a ses salauds… 
– C’est bon Charlie, laisse tomber… le gout du sang commence à me rester en travers de la gorge : tout comme cette guerre… »

Arriva alors Robert « Andy » Andrews, le bombardier de l’équipe.

« Il nous fait quoi encore le mécano ? » demanda-t-il au lieutenant nonchalamment
– Commence pas Andy. Frenchy est à cran c’est tout. Respecte ça.
– Je respecte, je respecte… je comprends juste pas comment on peut ne pas être surexcité à l’idée de balancer quelques tonnes de bombes sur ces fils de p…
– Hey… surveille ton langage soldat ! »

Autant Charlie voulait que ses hommes aient l’esprit combatif, autant il ne voulait pas qu’ils en deviennent des fous sanguinaires. Et pour lui, cela passait par un certain respect… auquel il réalisait qu’il ne tenait pas toujours tant que ça.

Est-ce que lui-même commençait à perdre foi en l’idée qu’un jour cette folie cesse ? Est-ce qu’un jour il pourrait regarder le ciel non pas avec la vigilance d’un soldat qui attend l’ennemi, mais simplement comme un amoureux du ciel qui en appréciait la beauté toute simple ? Quand la guerre avait commencé, Charlie avait une quinzaine d’années, et il avait forgé son caractère avec l’idée que sa vie d’adulte serait une vie de soldat…

Frenchy annonça qu’il faudrait encore 10 min avant de pouvoir décoller et retourna avec les autres techniciens du hangar finir de préparer l’avion. Les autres membres montèrent dans l’appareil et s’installèrent afin de pouvoir partir le plus vite possible.

Charlie et Pinky commencèrent leur check-list tandis qu’Andy rameutait le reste du groupe. Il y avait Al « Doc » Sadok, le navigateur, Dick Pechout, l’opérateur radio, et les 4 mitrailleurs, a savoir les sergent Hugh « Ecky » Eckenrode, Lloyd Jennings, Alex « Russian » Yelesanko et Sam « Blackie » Blackford.

Lorsque l’appareil fût prêt et sur le tarmac, Dick appela la tour de contrôle et attendit l’ordre de décollage.  Vu sa position dans la formation, le « Ye Old Pub » parti parmi les derniers.

Charlie et Pinky manœuvrèrent de façon à se glisser dans la formation tandis que Dick conversait avec les bombardiers proches pour bien se coordonner. Une fois les échanges protocolaires fini, le ton devint plus léger, et tous les capitaines se galvanisaient du mieux qu’ils pouvaient, se défiant mutuellement de qui pourrait faire le plus de dégâts. Seul Charlie resta sourd à ces bravades. 

Ils n’étaient que des gamins envoyer faire le sale boulot de vieux croulant qui avait décidé de s’écharper pour Dieu sait quelle raison. Pourtant si au début cette guerre n’avait pas beaucoup de sens pour Charlie et les autres, l’avènement du Reich d’Hitler avait changé la donne : le méchant avait un visage et une voix.

Une horrible voix.

Combattre contre les nazis c’était devenu logique, plein de sens. On ne combattait pas une nation, on combattait une idéologie, on combattait l’idée que les hommes ne sont pas égaux, que le peuple doit être soumit à son leader, on combattait des monstres qui avaient créé de véritables usines d’abattages humain. On combattait pour rendre le ciel aux rêves et la terre paisible pour ceux qui avaient donnés leur vie afin de la protéger.

De sa position, Charlie pouvait voir l’ensemble de l’escadrille : 112 bombardiers B-17, et 120 chasseurs (un mélange de P47 Thunderbolt et de Spitfire) pour leur servir d’escorte. Il n’y avait pas eu une telle force de frappe dans les airs depuis l’opération « double strike » en Août. C’était une certitude pour les membres de l’escadrille : ils ne reviendraient pas tous vivant de cette mission.

***

L’adjudant-chef Franz Stigler, revenue de convalescence après avoir été blessé en Mai sur le front africain en Tunisie, avait insisté pour être le plus vite possible de retour au combat. Fils de pilote, il avait l’aviation dans le sang et une sainte horreur des bassesses des officiers au point qu’il préférait s’en tenir éloigné autant que possible, et ce bien qu’il lui fut possible de prétendre à plus étant donnée ses états de service ainsi que le prestige de sa famille (son frère, lui aussi pilote, avait perdu la vie durant les premières années du conflit sur le front Français).

Franz avait trouvé la parfaite occupation en intégrant la Jagdgeschawder 27 (27eme escadron) dont l’une des missions était de sécuriser l’espace aérien autour de Brême. Pouvant ainsi voler tous les jours de longues heures, il quittait le temps d’une patrouille la folie qui gagnait de plus en plus les troupes.

La politique extrémiste du Führer rendait les soldats nerveux et paranoïaque. Tout le monde voyait des espions partout, qu’ils soient anglais, américain ou même allemand. Les soldats les plus jeunes, endoctriné depuis l’enfance, ne réalisaient pas que cette guerre n’avait plus de sens, et que si le Reich continuait son expansionnisme forcené malgré les défaites sur le front méditerranéen et à Stalingrad, les puissances Américaine et Russe allaient les broyer dans un étau. Le seul espoir résidait dans les projets secrets dont Franz avaient entendu entre deux portes, ceux d’une arme si puissante et destructrice qu’elle changerait le monde à jamais, assurant le règne millénaire si cher à Hitler…

C’est pour cela que tout ce que voulait Franz, c’était voler. Voler jusqu’à en oublier le monde. Voler libre, seul et apaisé, loin du tumulte et des frasques des hommes qu’il pouvait voir tel qu’ils étaient vraiment : minuscules et insignifiants.

A bord de son Messerschmitt BF109, Franz n’oubliait pas sa mission de protecteur : il suivait scrupuleusement son plan de vol, l’œil toujours aux aguets de tous ceux qui pourrait menacer l’usine. Il trouvait cependant ironique d’assurer la protection de Focke Wulf, censé être plus moderne, avec des BF109.

En ce qui le concernait, il n’aurait pas échangé son monomoteur pour tout l’or du Rhin. Aucun autre chasseur, si ce n’est peut-être les Spitfire anglais, ne pouvait rivaliser avec lui sur quel que point que ce soit.

Alors qu’il s’apprêtait à retourner au sol pour ravitailler, Franz entendit au loin les coups de canon de la DCA. Il manœuvra pour pouvoir mieux observer la situation et vit le ciel se couvrir d’une nuée de bombardier et de chasseur qui déferlaient droit dans sa direction.

La radio de Franz crépita alors d’un message aussi simple qu’effrayant : « Alerte maximum : bombardier ennemi en vue ! »

Sans une once d’hésitation, Franz plongea dans la bataille rapidement suivi par des centaines d’autres chasseurs des environs qui convergèrent vers l’escadrille alliée.

***

Dans le Ye Old Pub, la tension était à son apogée tandis qu’autour d’eux claquaient les tirs d’artillerie. Charlie avait du mal à tenir sa position dans la formation, mais il devait impérativement prendre ce risque afin que l’opération de bombardement puisse réussir. Hurlant pour se faire entendre, il demanda à Andy de se tenir prêt.

« ON LARGUE LE COLIS D’ICI 5 MIN ANDY ! MANŒUVRES D’APPROCHE EN COURS ! »

Pinky regarda son capitaine anxieux : le feu ennemi devenait de plus en plus dense à mesure qu’ils approchaient de l’objectif, et on pouvait déjà voir arriver les terribles chasseurs de la Luftwaffe.

Un impact violent secoua le B17 qui dévia de sa trajectoire sous le choc : un tir de DCA venait de faire mouche, explosant la bulle de plexiglas qui composait le nez de l’appareil. Deux autres impacts se firent sentir instantanément, secouant encore plus l’appareil dont seule la robustesse lui permit de tenir le choc.

L’air glacial de l’extérieur s’engouffra dans l’avion, plongeant la cabine dans un froid polaire. A cette altitude, la température était de -60 dégrées…

Le premier réflexe de Charlie fut de s’assurer qu’il contrôlait l’appareil : le moteur 2 avait été détruit, et le numéro 4 était dans un sale état. Pour éviter qu’il n’explose, Charlie réduisit le régime moteur afin de le stabiliser, mais il perdit du coup énormément de vitesse.

Le « Ye Old Pub » ne pouvait plus tenir sa place dans l’escadrille et du décrocher de la formation. La situation était inquiétante, car outre les dommages subis, le B17 était maintenant seul, sans aucune protection.

Pinky demanda à Dick d’essayer de prendre contact avec le chef d’escadrille pour prendre des ordres et éventuellement demander du renfort. Sans surprise, il fut demandé à l’équipage de se replier seul, aucun renfort ne pouvant leur être envoyé.

***

Franz avait atterri quelques minutes plus tôt pour ravitailler et attendait au pied de son engin que les techniciens de l’aérodrome finissent leur travail. Depuis le sol, il observait le combat à la jumelle, essayant de repérer de possible faille à exploiter.

« Monsieur ! » dit l’un des techniciens « votre radiateur à prit une méchante balle, vous n’allez pas pouvoir décoller, vous risquez la surchauffe…
– Ne me dites pas ce que je ne peux pas faire : dites-moi plutôt jusqu’a qu’elle régime je peux pousser le moteur
– Je n’en sais rien monsieur… ça peut être le tiers… ou simplement le quart…
– Bon sang de… écartez-vous ! Je décolle !
– Monsieur…
– Suffit ! C’est mon avion, et s’il chauffe trop j’aviserai ! Nous sommes attaqués bandes d’idiots ! On ne peut pas se permettre un seul appareil au sol ! Allez ! Filez ! »

Franz sauta dans le cockpit et décolla aussi vite que possible.

Durant son ascension, il ne quitta pas du regard un des B17 qui s’était détaché du groupe. Visiblement, il avait subi des dégâts et était en train de se dégager. Une douzaine de chasseur l’avait engagé et faisaient pleuvoir sur lui une pluie de balles. 

Poussant au maximum son engin, Franz se dirigea vers cet appareil afin de prendre le relais des chasseurs qui allaient rapidement devoir faire demi-tour pour recharger.

***

A bord du bombardier, c’était le chaos. Non seulement le froid rendait la situation intenable, mais les chasseurs allemands étaient en train de s’acharner sur le « Ye Old Pub ». Les séries de rafale avaient continué de mutiler l’avion, divisant par 2 la puissance du moteur numéro 3. Il ne restait à l’appareil qu’a peine 40% de sa puissance totale, ce qui en faisait une cible facile que les appareils du 27eme escadron.

Les tirs claquaient sur la paroi, la déformant tout du long et parvenaient même parfois à se frayer un chemin à travers. De plus, les tirs de DCA continuaient infligeant toujours plus de dégâts.

L’un de ses tirs causa la mort d’Eckenrode qui assurait le poste de mitrailleur de queue, laissant l’engin sans protection à l’arrière. Yelesanko reçu un éclat de l’obus dans la jambe, tandis que Pechout lui en reçu un dans l’œil. Aider par leurs camarades, ils reçurent les premiers soins, mais le froid intense avait fait geler les doses de morphines, les obligeant à supporter une intense douleur. Paradoxalement, ce même froid eut un effet quelque peu cicatrisant sur les plaies, et insensibilisa légèrement la jambe de Yelesanko.

Un tir de mitraille frappa Charlie à l’épaule, rendant la conduite de l’avion très difficile. Il dût s’en remettre à Pinky pour ce qui était de tenir le manche.

L’assaut dura une dizaine de minute, et avait laissé l’équipage et son avion à bout de force.

Un autre coup direct de la DCA, ou une autre rafale d’un chasseur, et c’était le crash assuré.

Le sort s’acharnait sur le « Ye Old Pub » : le froid avait bloqué quasiment toutes les armes, et seuls celles à l’avant étaient encore opérationnelles.

« Pinky… tu me fais confiance ?
– Oui capitaine
– Ok… il faut qu’on attaque
– Quoi ?
– On ne peut tirer que par l’avant : tant qu’on attaque on peut les mettre en fuite. L’oxygène est foutu, l’hydraulique, l’électronique… ce foutu zinc va nous lâcher dans les pattes. On doit filer… »

Obéissant aux ordres, Pinky engagea le combat suscitant la panique des avions allemands qui croyaient leur proie sans défense.

« Aller bande de salopard ! Venez nous chercher ! » hurla Pinky tandis que Charlie faisait feu avec la tourelle avant.

L’extrême agressivité des pilotes américains acheva de convaincre les chasseurs allemands de cesser le combat. De toute façon, les moteurs de l’appareil étaient presque tous HS, et le B17 piquait lentement du nez. Plus il serait bas, et plus la DCA l’abattrait facilement.

Le manque d’oxygène devenait insupportable, et Charlie senti qu’il perdait conscience. Il appuya sur sa blessure pour que la douleur le maintienne éveillé, mais il finit par succomber.

***

Franz rattrapa le B17 et se prépara à l’assaut. Suivant le sillage de fumé des moteurs, il estima qu’il pourrait déborder l’engin par sa droite pour le cribler de balles le long de la voilure en évitant au maximum ses canons. 

Cependant, alors qu’il pensait devoir livrer un âpre combat, Franz réalisa qu’il poursuivait un avion quasi mourant.

Le B17 se trainait péniblement, et surtout perdait de l’altitude. De plus, en s’approchant, il aperçut les dégâts et compris que l’appareil ne pouvait plus faire feu.

Sans vraiment savoir pourquoi, Franz repensa alors à ce que son supérieur lors des opérations en Afrique, Gustav Rodel, lui avait dit  ainsi qu’à toute l’escadrille…

« Vous êtes des pilotes de chasse, aujourd’hui, demain et à jamais. Vous n’êtes pas de ces vulgaires soldats de la Wehrmacht qui claquez des bottes lorsqu’on vous en donne l’ordre : vous êtes à l’égale des chevaliers, vous êtes des hommes d’honneur. Cet honneur vous le partagez avec chaque homme de cette unité, et il forme un lien entre vous plus fort que le sang. Mais cet honneur doit s’accompagner d’un comportement exemplaire, que ça soit vis à vis des vôtres, mais aussi vis à vis de vos ennemis. C’est pourquoi, si jamais un pilote s’en prenait à un parachutiste en train de tomber, oui si l’un de vous osais avoir un tel manque de respect envers son adversaire, je le jure sur ce que j’ai de plus cher, je tuerai cet homme de mes mains ! »

Pour Franz c’était une évidence : cet avion qui tombait lentement, incapable de se défendre, c’était ça le parachutiste dont Rodel parlait. Il comprit alors qu’en tant que pilote, il ne devait pas s’attaquer à une cible pareil, parce qu’il savait mieux que quiconque le sentiment d’impuissance et la peur qu’on ressentait lorsque prisonnier d’une carlingue d’acier fonçant à pleine vitesse vers le sol. Et puis quel honneur y avait-il à abattre un adversaire désarmé ?

Une détonation sorti Franz de ses pensées : c’était la DCA qui ouvrait le feu sur le B17.

***

En retombant à 1 000 pieds, la température augmenta un peu, et l’air fût de nouveau respirable. Charlie reprit alors conscience et redressa l’appareil. Même si le « Ye Old Pub » était dans un sale état, il pouvait encore les conduire hors de danger, ce qui était préférable à un saut en parachute en plein dans les lignes ennemis. Visiblement les chasseurs avaient cessé de les poursuivre, sans doute convaincu qu’ils avaient fini par s’écraser.

C’est alors qu’un nouveau tir de DCA résonna dans le ciel, faisant sursauter Charlie dont le cœur se mit à battre à tout rompre.

Tournant la tête pour voir d’où était venu le coup, Pinky réalisa avec horreur qu’un BF109 était à leur trousse.

« Captain ! On en a encore un sur la droite ! »

Les deux pilotes virent alors une chose auquel ils ne s’attendaient absolument pas. Le BF109 prit de la vitesse, se plaça en formation sur la droite du bombardier et s’approcha.

« Bordel mais il fait quoi ? » demanda Pinky
– Il… il nous couvre !
– Quoi ?
– Il se met en plein dans le feu de sa propre DCA pour nous couvrir !
– Mais… pourquoi il ferait ça ? Ça n’a pas de sens… « 

Abasourdi, les deux pilotes furent incapables de croire ce qui était train de se passer. Au mépris du danger, l’appareil allemand était en train de jouer les boucliers pour leur appareil. Une telle action était sans conteste passible de cours martiale et serait considéré comme de la trahison. Or dans un contexte de guerre, c’était la mise à mort assurée pour le pilote.

Et pourtant, il était bel et bien en train de couvrir le B17, tournant autour de l’appareil en fonction des positions de l’artillerie, ne profitant à aucun moment de sa position pour tirer sur l’avion blessé.

***

Lorsqu’il avait vu la batterie de DCA faire feu, Franz avait aussitôt foncé sans réfléchir pour s’interposer. Ce qu’il venait de faire était courageux, mais lourd de conséquence. Cependant, cela lui importait peu, car en cet instant, il savourait ce qui l’avait toujours poussé à suivre les traces de son père comme pilote. Il avait agi selon sa conscience, et fait ce qui était juste. Qu’importe le Reich, qu’importe la guerre, qu’importe le Führer ou la Reine d’Angleterre, il s’était comporter en pilote, en chevalier et à ses yeux c’était ce qui comptait le plus. S’il fallait mourir, autant que ça soit pour de plus noble idéaux que ces histoires d’Ubermench…

Approchant du bombardier, Franz aperçut les pilotes, stupéfait par son audace. Lui était effaré par leur jeune âge, et réalisa qu’il s’en serait voulu à jamais s’il avait attaqué ces gamins.

Il leur fit signe de le suivre au sol, mais ils refusèrent. Il insista, mais ils restèrent sur leur cap, visiblement décidé à voler jusqu’en Angleterre.

Une telle détermination ne laissa pas Franz indifférent, mais il craignait que le B17 ne succombe avant de traverser la mer du Nord. 

Ne pouvant convaincre les jeunes américains, il prit sur lui de leur servir d’escorte, se déplaçant d’un côté à l’autre du fuselage pour faire écran aux différentes batteries d’artillerie se trouvant sur leur route. Il coupa sa radio, préférant le silence au mensonge et continua à jouer son rôle de protecteur.

Lorsqu’ils arrivèrent au-dessus de la mer, Franz eut l’impression qu’une frontière venait de se dresser devant lui, comme un rappel que ce vol était terminé. Ce moment où il avait pu se sentir plus humain que jamais était sur le point de finir, et il allait falloir retourner à cette guerre bestiale et cruelle.

Franz décida de prolonger quelques milles encore cet instant, puis ce décida finalement à faire demi-tour. Cependant, avant de rompre la formation, il s’approcha et de l’appareil endommagé, et salua en bonne et due forme. Bien que blessé, le pilote américain lui rendit son salut.

Bien qu’à bonne distance à ce moment-là, le regard du jeune homme resta gravé à jamais dans la mémoire de Franz.

***

Le B17 arriva finalement à se poser sur une base de la côte qui abritait la 448eme unité de bombardier à Seething ou les blessés furent immédiatement pris en charge.

Moins de 24h après, Charlie fit son rapport, créant la stupéfaction de l’officier en charge du débriefing. A quelques jours de Noel, cette histoire ne manquait pas de panache, mais était aussi terriblement gênante car elle risquait de créer de la compassion envers les pilotes ennemis.

Lorsque Charlie retourna voir ses compagnon, la consigne de l’état-major était on ne peut plus clair : 

« Messieurs » leurs dit-il assit sur le lit de la chambre d’hôpital qu’ils partageaient « quelqu’un a décidé là-haut qu’on ne peut pas être humain et voler dans un avion allemand. Notre anonyme bienfaiteur devra rester un secret car il semble que nos chefs voient d’un mauvais œil qu’on puisse croire que nos ennemis soient simplement des hommes… »

Tout l’équipage du « Ye Old Pub » jura de garder le secret, mais l’amertume pouvait se lire dans chaque visage. Beaucoup ne savaient pas comment réagir : certes ils étaient heureux d’avoir eu la vie sauve, mais de la devoir à un pilote de la Luftwaffe était un paradoxe dur en encaisser. Certains se demandaient s’ils pourraient encore monter dans un avion de combat sans que cette histoire ne les hante. Ils pensèrent aussi à Eckenrode qui n’avait pas eu autant de chance qu’eux.

Mais la guerre n’avait pas de temps à laisser aux jeunes soldats, et tous reprirent le combat dans les jours qui suivirent…

***

Lorsque Franz retourna a la base, il consigna simplement dans son rapport qu’il avait perdu de vue le bombardier alors que celui-ci perdait de l’altitude. Heureusement pour lui, aucune station de DCA ne rapporta avoir vu un avion allemand escorter un appareil ennemi.

Il confia la vérité uniquement à son supérieur, le Colonel Rodel. Ce dernier, emplit de fierté envers son subordonné l’assura de son support :

« Mon garçon, ce que vous venez de faire sera d’une importance cruciale… cette guerre nous sommes en train de la perdre, mais pire que ça nous sommes en train de devenir des monstres. Vous n’êtes pas sans savoir ce qui ce passe à Dachau, Buchenwald, Auschwitz… Ce ne sont pas des rumeurs, ce n’est pas de la propagande Allié… c’est la triste réalité : ce qui faisait notre honneur va disparaître sous ces atrocités. Mais vous, vous mon garçon en ce jour, vous venez de semer dans le cœur de nos ennemis un acte de bonté qui un jour rappellera que nous aussi ne sommes que des hommes. Votre histoire sera cachée par les bureaucrates, mais un jour elle se révélera. En faisant cela Franz, vous avez préservé un peu de notre honneur de soldat. Croyez-moi : aucune médaille ne vaudra ce que votre geste vous apportera, car maintenant vous savez le prix de la vie. Vous avez vu votre ennemi dans le viseur, un ennemi qui venait de bombarder votre pays, et pourtant vous l’avez épargné… Mon garçon, l’Histoire nous punira de nos crimes, mais votre geste allégera notre sentence… »

***

Après la guerre, Charlie Brown retourna chez lui en Virginie, et reprit ses études. Il retourna cependant dans l’Air Force en 1949 et y resta jusqu’en 1965. Il fût par la suite officier pour le département d’état à l’étranger, notamment au Laos et au Vietnam, et prit sa retraite en 1972 où il s’installa en Floride.

Franz Stigler fût l’un des rares rescapés de l’aviation allemande après-guerre (seulement 1 300 pilotes survivants sur 28 000). Ses états de service exemplaires lui valurent les bonnes grâces du gouvernement qui lui accordèrent des bons alimentaires et un travail d’aide maçon, ce qui lui permit de s’en sortir dans les années qui suivirent l’armistice. Il quitta l’Allemagne en 1953 pour le Canada ou il refit sa vie en tant qu’entrepreneur.

C’est en 1990 que le destin réunit les deux hommes après que Brown ait passé quatre ans à la recherche de son bienfaiteur. Par une simple lettre, ils réalisèrent qu’il vivait à 300km l’un de l’autre.

Liés par le destin, les deux hommes moururent à quelques mois d’intervalle en 2008.

***

Je dédie cette histoire qui romance la réalité, à cet homme qui lors de ce qui fût la pire période de notre histoire, à sût rester humain par-delà la haine, et qui par son courage (au vu des risques encourut) à sût préserver l’honneur des cieux.

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