Journal de bord – épisode 36 : l’homme à l’autre bout du Temps #DefiBradbury

L’homme à l’autre bout du Temps

A vous qui lisez ce texte, je souhaiterai faire cette confession. Elle vous semblera l’absurde produit de l’esprit d’un homme perturbé, mais croyez le ou pas, chaque mot, chaque fait narré dans ce récit est la stricte vérité.

Il vous semblera dès les premières ligne qu’il s’agit d’une lettre de suicidaire ou bien la fantasmagorie d’un homme à la dérive, mais je vous prie de prendre le temps d’aller au bout de cette histoire, qu’elle n’ait pas été écrite pour rien.

Tout commença lorsque agé de douze ans, mon père dans une de ses crises de fureurs dont il était coutumier, décida de passer ses nerfs sur moi. N’écoutant pas les suppliques de ma mère qui gisait à genoux sur le sol et le nez en sang après avoir reçue un gifle magistrale, il retira sa ceinture pour me frapper avec comme lui même l’avait été par mon grand père lorsqu’il était enfant.

Le cycle de la violence.

Ma mère insistait avec tout ce qui lui restait de force, cramponné à la jambe de mon père qui d’une voix posé et méthodique, lui expliquait qu’un enfant tout comme une épouse se devait d’obéir à l’autorité masculine sans geindre ni se plaindre.

De son imposante main d’ouvrier des forges, mon père me saisit par le bras et me traina dans la maison jusqu’au mur situé au bout du couloir menant à nos chambres à moi et mes frères. Je connaissais la chanson, je devais me tourner, baisser mon pantalon et mettre les mains contre le mur en attendant la sentence.

Etrangement, le pourquoi je m’étais retrouvé dans cette facheuse position s’était depuis longtemps échappé de ma mémoire. Par contre, ce qui se déroula resta gravé au fer rouge dans mon esprit, bouleversant ma vie comme rien d’autre auparavant, et rien d’autre après.

Mon père s’assura d’avoir une bonne prise en faisant claquer son fouet improvisé sur le sol. Moi j’attendais, tremblant et sanglotant autant de peur que de colère, prenant de grande respiration sans vraiment savoir pourquoi.

Ma mère poussa un cri de terreur qui me fit fermer les yeux le temps d’un instant qui me parut une éternité…

Rien n’aurait été plus vraie.

Un silence assourdissant se glissa dans mes oreilles, comme si soudain le monde entier avait retenue son souffle. Je me crispais, attendant la morsure cinglante de la ceinture en priant pour que mon père n’ai pas utilisé le coté avec la boucle.

Mais rien ne vint. Ni la douleur, ni le claquement vif sur la peau, ni les pleurs de ma mère. J’étais toujours debout, avec en face de moi ce satané mur devant lequel je m’étais si souvent placé en attendant mes châtiments. D’ailleurs, cette image était tellement imprimé dans mon regard que j’aurais sans doute put redessiner chaque craquelure dans le beton, chaque infime nervure de la peinture, chaque nuance de la couleur usée par le temps.

En attendant, il y’avait toujours ce silence effroyable.

J’aurait été incapable de dire combien de temps s’écoula, mais je fini par tourner la tête, lentement, craignant d’être foudroyé par mon père si j’osais lui adresser un regard trop vif. Mais finalement, ce n’était pas moi qui avait été foudroyé.

Mon père se tenait devant moi, le bras dressé en l’air, tenant dans sa main la ceinture dont le mouvement figé dessinait une courbe harmonieuse. Derrière lui, ma mère aussi était là, pétrifié par une invisible gorgone qui semblait m’avoir épargnée.

Fasciné, je ne cherchais même pas à comprendre ce qui était en train de se passer. J’étais simplement hypnotisé par cette scène surréaliste dont je ne saurai dire combien de temps elle dura.

Finalement je me décidai à bouger et à  m’approcher de mon père. D’abord craintif, je me mis à savourer mon impunité : je le touchais d’une petite pichenette, du bout des doigts, mais il n’eut aucune réaction. Je tapais un peu plus fort, mais il restait toujours figé.

J’ignorais à quel Dieu je devais un tel prodige, mais je comptais bien honorer son présent comme il se devait. Le souvenir de toutes les roustes que j’avais reçu brûla chaque parcelle de mon corps, m’enivrant ainsi d’un désir de vengeance. Je me mis à taper comme sourd dans les flancs à découvert de mon père, comme s’il était un punching ball humain.

Pourtant au bout de quelques instants seulement, l’envie me quitta. Il était toujours immobile, toujours figé, ne montrant aucun signe de douleur. Je voulu alors essayer de le renverser, pour voir s’il garderait sa pose de statue en tombant, mais il semblait inamovible.

Je prêtais alors attention à ma mère. La paralysie lui donnait un rictus qui accentuait encore plus la violence marquée sur de son visage tuméfié.

Et puis il y’avait cette goutte de sang.

Elle flottait à quelques centimètre sous son nez, dessinant une perle rubis en suspension dans l’air comme si c’était la chose la plus évidente au monde.

Une peur inquiétante se mit à grandir en moi. Je commençais à réaliser que ma situation était tout à fait anormal. Mais surtout, je commençais à réaliser ce qui se passait vraiment.

Le Temps s’était arrêté.

Afin de confirmer ma théorie, je me mis à arpenter la maison, puis réalisant que je n’y trouverais rien de signifiant, je pris la décision de jeter un coup d’œil dehors par la grande fenêtre du salon.

Pour la première fois, je pu voir le monde comme s’il n’était qu’une photo.

Les passants, les voitures, les oiseaux prenant leur envol, tous étaient figés, paralysés, pétrifiés. L’invisible Gorgone avait poussé le souci du détail en figeant aussi bien les insectes que la poussière.

J’étais le seul être vivant capable de se mouvoir dans cette stase généralisé… le seul à ne pas être prisonnier de la léthargie.

Je sais qu’a ce moment de mon récit, vous allez vraiment me prendre pour un fou et jeter ma lettre. Pourtant j’insiste pour que vous me lisiez jusqu’au bout et qu’ensuite seulement vous décidiez de croire ou pas à mon histoire.

La peur passé, je me demandais si j’allais rester pris entre deux segment du Temps pour toujours. Peut être qu’au bout d’un certains temps tout allait se remettre en marche ? peut être que je devais faire quelque chose ? prononcer une formule magique ? me concentrer très fort ?

Au bout du compte, à cet instant, ça ne comptait pas pour moi. J’avais l’opportunité de ne plus jamais subir le courroux de mon père, aussi je pris la décision de quitter la maison. Prenant tout mon temps, je faisais mon sac en prenant quelques vêtements et un peu de nourriture. Je fis aussi les poches de mon père pour lui prendre de l’argent, et conscient que les quelques billets que j’y trouvais ne me feraient pas long feu, je lui pris aussi sa montre de luxe qu’il portait fièrement au poignet.

Tandis que je le délestais, je ne pouvais m’empêcher de le fixer du regard, craignant sans doute qu’il ne se réveille d’un seul coup et me punisse encore plus. Mais j’étais trop galvaniser pour m’arrêter. Sa montre, sa précieuse montre qu’il bichonnait mieux qu’aucun de ses enfants, j’allais en faire mon trophée. Jamais il ne comprendrait ce qui s’était passé, comment j’avais pu en un instant disparaître avec son fétiche qu’il montrait à tout va comme un signe extérieur de richesse.

Le bracelet tout en cuir était trop grand pour moi, même en le serrant au maximum, aussi je me contentais de tenir la montre dans ma main. A ma grande surprise, je remarquai que la trotteuse marquait toujours le compte des secondes. Était ce parce que je la tenais que la montre de mon père avait repris vie ? jamais je n’eu réellement la réponse, mais m’avait apprit la première règle du Temps arrêté : si je touchais un objet, il cessais d’être pétrifié. C’est pour cela que je pouvais ouvrir les portes, actionner les stores et me servir de ma console de jeu portable.

Une fois mon sac prêt, je fit le tour des chambres pour aller voir mes frères une dernière fois. Leur adressant un adieu qu’il n’entendraient jamais, je terminais en me blottissant contre ma mère avant de sortir de la maison.

Plus jamais je n’eu de nouvelle des miens.

***

La montre me permis de suivre l’écoulement du Temps lorsque tout était figé, et il s’écoula 11 heures et 30 minutes environ avant que les choses reviennent à la normal. Durant ce temps, j’avais marché jusqu’à l’autre bout de la ville et trouvé refuge dans un cinéma. Durant 5 ou 6 heures, avant que le Temps ne reparte, j’étais passé de salle en salle pour regardé stupéfait l’image figé sur l’écran blanc. J’arpentais la salle, regardant les gens et leur yeux braqué sur le film tout aussi à l’arrêt qu’eux même. Par jeu, je m’amusais à picorer dans les seau de pop-corn installé sur les genoux des spectateurs, jouissant de cette impunité.

Et puis il y’avait cette jeune femme.

J’étais certes jeune pour penser à la chose, mais elle était d’une beauté époustouflante. La lumière pale de l’écran dessinait sur elle un kaléidoscope de couleur qui lui donnait l’air d’une peinture pop art (bien qu’a l’époque je n’étais pas capable de reconnaître ce style). Elle était étrangement seule, et ne semblait pas intéressée par le film. Âgé d’une vingtaine d’année, les cheveux châtains clairs, elle avait le regard dans le vague, tout juste tourné dans la bonne direction.

Je pris place dans le siège voisin tout en l’observant, et restait ainsi presque une heure durant. Son parfum doux et sucrée titillait mes narines, distillant un sentiment paisible en moi. Si je devais avoir une petite amie, j’aurais voulut qu’elle ait ce visage. Bien que j’en ai l’opportunité, je n’ai ni voulut fouiller son sac pour connaitre son nom, ni la toucher ne serait ce que du bout des doigts. Je restais simplement près d’elle, dans le calme de ce doux entrelacement entre deux instant, jusqu’à ce que mon cœur s’apaise de toute cette folie.

Finalement au bout de quelques heures, je quittais ma belle inconnu avec le sentiment étrange d’avoir abusé de la situation. Plus tard je réaliserai que ça avait été le cas.

Je n’avais jamais autant marché que ce jour là… ou devrais je dire ce moment là ? En effet, dans la réalité du temps, il ne s’était même pas écoulé une seconde. Pourtant, lorsque le Temps se remit en marche, j’avais marché plus de 25km, sans me presser.

***

Ainsi avait commencé ma vie d’aventure.

Il ne me fallut pas longtemps pour apprendre à maîtriser mon don. Car en effet, c’était moi et moi seule qui stoppait et relançait le Temps. Je pouvais ainsi obtenir ce que je voulais, et personne ne pouvait m’arrêter. S’il me fallait de l’argent, je n’avais qu’a faire les poches des gens dans la rue même si je m’imposait de ne pas prendre plus d’un billet par personne et toujours les plus petits.

Si un jour vous avez eu l’impression qu’il manquait de la monnaie dans vos poches, il se peut que nous nous soyons croisé…

Pour un ado c’était la belle vie. Ni contrainte, ni obligation, juste la liberté absolue.

Et c’est ainsi que durant une dizaine d’année, je vécu libre comme l’air, arpentant le pays, expérimentant et découvrant les limites de mon pouvoir ainsi que toutes les manières de l’exploiter.

Oui je le confesse, j’ai profité de mon don pour extorquer de l’argent, voler ce qui me faisait envie, et d’autres choses dont je ne suis pas très fier. Les quelques règles de moral que j’avais voulut me fixer au début volèrent en éclat devant l’impunité totale dont je jouissais, et c’est finalement contre mes propres dérive que je devais lutter.

Il me fallut du temps pour comprendre que cette vie facile ne me mènerait à rien, aussi je décidais de me faire une vie « normal » et d’arrêter d’errer sans réel but.

Je fis donc des études tout en ayant un petit boulot à côté. C’était plutôt facile, car contrairement aux autres étudiants, je pouvait prendre tout le temps dont j’avais besoin pour réviser, et si l’envie me prenait de faire la grasse mâtiné, je n’arrivais malgré tout jamais en retard au travail.

Ce temps ci rare et précieux pour tous, j’en avais en abondance, et profitait ainsi de la vie bien plus que quiconque.

J’obtins mon diplôme avec mention, et put entrer dans une grande entreprise où là encore il me fut facile de faire mes preuves. A chaque problème, je n’avais qu’a geler le Temps et agir en conséquence : retaper un rapport, prendre le temps de réfléchir à une idée… du coup je semblait être aux yeux de tous un génie capable de sortir de son chapeau des solutions à toutes éventualités. Tout le monde croyais que j’étais un génie de l’anticipation, mais j’étais surtout un opportuniste patenté.

Continuant à explorer les possibles, j’utilisais durant mes loisirs mon don pour faire de la magie en amateur : retrouver une carte, mélanger un jeu carte à la vitesse de l’éclair, ce n’était qu’une formalité pour moi.

J’étais devenu le type le plus détesté de l’entreprise, tant mon ascension sociale fût foudroyante. A moins de 25 ans, j’étais déjà en bonne place pour être nommé directeur adjoint du service, au grand dam de tout ceux qui avaient trimé toute leur vie pour la même chose.

Je me moquais d’eux et de leurs avis sur moi : au contraire, mon ego savourais chaque froncement de sourcil, chaque signe de leur désarrois, chaque tentative de me déstabiliser…

C’était perdu d’avance pour eux de toute façon : j’étais inébranlable, je pouvais me sortir de toutes les situations, prendre le temps de jouer le meilleur coup et bien sûr, agir sans limite. La stase me sortait de toutes les situations périlleuses, et me permettait les vengeances les plus cruels qui soient.

Tout ce pouvoir m’avait donné ce que j’avais naïvement cru être du respect, mais qui n’était en fait que de la crainte.

Et c’est ainsi que malgré tout mon pouvoir, je ne put éviter l’inévitable : tous les gens du bureau se liguèrent contre moi.

Au début, je me disais que je pourrais m’en tirer comme d’habitude à coup de stase, mais ce que je n’avais pas prévu, c’était que face au nombre cela ne servait à rien.

Au échecs, il existe un terme qui décrit cela : le Zugzwang. C’est une position ou le meilleur coup à jouer… c’est de ne pas jouer. Le problème de ce coup, c’est que dans les échecs comme dans la vie, on ne peut pas passer son tour.

Et c’est ainsi que ma vie professionnelle devint un Zugzwang permanent : j’avais beau stopper le Temps, les autres m’avaient bloqué toutes les possibilités. Je ne pouvais que m’enfermer dans la stase pendant des heures à essayer en vain de trouver une solution.

Je devins de plus en plus amer, jusqu’à finalement devenir un véritable salaud, usant de mon pouvoir pour faire du mal au gens. Crever des pneus, voler des documents et les balancer à la poubelle, mettre du laxatif dans les cafés… j’en étais à un point ou mon humanité s’effaçait à toute allure pour ne laisser place qu’a des sentiments négatifs.

Pourtant, dans cet océan de noirceur, une lueur ce mit à briller lorsque je fis la rencontre de la femme de ma vie : Maxine.

Elle travaillait chez un de nos fournisseurs et était venue faire une présentation pour je ne sais plus trop quoi. Et il y’avait une bonne raison à ce trou de mémoire : à peine fût elle entrée dans la salle de conférence que je tombais éperdument amoureux d’elle.

Maxine était une jeune femme énergique qui ne ménageait pas sa peine pour rendre sa présentation vivante. Sollicitant chaque membre de l’assemblé du regard, se déplaçant dans la salle afin de créer de l’animation, elle menait son affaire tambour battant. Lorsqu’à mon tour elle me fixa, je stoppais le Temps pour savourer ce moment, apprécier les contours de son visage, et tout simplement la fixer comme on fixe une toile de maître.

Comme à mon habitude dans ses cas là, je pris quelques minutes pour aller fouiller son sac histoire d’en apprendre un peu plus sur elle. Avec le temps je réalise ce que cette façon d’agir était abjecte, mais je tiens à ce que mon histoire soit la plus honnête possible et ne vous cacher aucun détail.

Sous de faux prétexte, je repris contact avec elle. En quelques mois, je changeait notre relation professionnelle en une relation amicale. Plus je passais de temps avec elle, plus mes sentiments s’affirmaient, et plus j’abusais de la stase pour briller à ses yeux.

A force d’effort, je réussi à la convaincre de sortir avec moi. Ce fût sans doute la période la plus heureuse de ma vie, à tel point que je savourais chaque seconde passé en sa présence et qu’il s’écoula quasiment une année sans que je n’arrête le Temps.

Nous étions sur un petit nuage, et rien ne semblait pouvoir briser cette belle harmonie. Mais la vérité c’était que celui sur le nuage c’était moi, et moi seul.

Maxine avait de plus en plus de mal à supporter la vie que je nous avais bâtit. Mon don avait fini par faire de moi un manipulateur, et je n’avais pas forcément besoin d’arrêter le temps pour ourdir mes plans. J’étais devenu calculateur, et j’avais appris à utiliser le Zugzwang contre les autres. Mettre la pression, limiter les options et finalement obtenir ce que je voulais sans aucune considération pour elle : c’était à ça que j’en étais réduit.

Mais comme souvent dans ces cas là, on se croit au dessus de tout ça. On se dit qu’on à le contrôle, que rien ne peut échoué. C’est vrai après tout ? je contrôlais le Temps le lui même ! que pouvais je craindre ? J’étais un être d’exception et je contrôlais ma vie et celle de mes proches.

Depuis quelques temps je sentais que Maxine était distante, anxieuse et même parfois craintive. J’attribuais ça à une « mauvaise passe » au boulot, ou bien à un coup de fatigue saisonnier. Ce genre de chose arrive, ça n’avait rien d’inquiétant. Sauf que son état dura des semaines, puis des mois entiers.

Alors j’ai commencé à la suivre. C’était facile pour moi : il me suffisait de lui laisser 20 mètres d’avance dans la rue, un petit coup de stase, j’avance, je repère sa direction, et zou on recommence. Je pouvais prendre la veste de quelqu’un ou attraper un chapeau pour être encore plus anonyme, je pouvais soudainement être sur le trottoirs d’en face, et disparaître en un clin d’œil si jamais par hasard je risquait de rentrer dans son champ de vision.

La suite est facile à deviner : Maxine voyait un autre homme. Dans un premier temps je niais l’évidence, puis de rage je voulut tuer son soupirant. Ils étaient à un terrasse de café, se tenant les mains et s’adressant des regards tendres.

M’approchant d’eux, figé dans leur bonheur, je fus envahi par une bouffé de haine. Je giflait Maxine de toutes mes forces bousculant à peine son visage. Et puis ce fût Lui l’objet de mon attention. Fouillant ses poches, je trouvais ses papiers. Il s’appelait Clément, avait tout juste 25 ans, et étudiait dans une fac de la région. Scrutant les tables alentours, je cherchais de quoi passer mes nerfs sur lui.

Et puis j’eu une idée absolument ignoble.

Lorsque le Temps était figé, je pouvais tout à fait interagir avec des objets simple (avec une limite pour les appareils électrique puisque je ne pouvais sortir de la stase le courant nécessaire à les faire fonctionner) et les positionner à ma guise. Ainsi, je pouvais prendre un couteau et lui planter dans le cœur, ou bien lui fracasser une chaise sur la tête. Certes sur l’instant cela ne ferait rien, mais lorsque je réactiverais le temps, les effets seraient bien réel.

Je savourais cette idée de le voir soudainement sentir quelque chose planter dans sa poitrine, sans comprendre le comment ou le pourquoi, je me délectais d’avance du visage de Maxine, effrayée par la chemise de son amant qui se maculerait de rouge en une seconde. La peur, l’horreur, l’incompréhension et l’impuissance, tout ce que je ressentais je voulais lui infliger, et même pire encore.

Le plan était clair dans mon esprit, il fallait passer à l’exécution. J’entrais donc dans la salle du restaurant en quête d’un couteau adéquat pour commettre mon crime. Je tentais donc ma chance du côté des cuisines, et comme je le pensais, un superbe attirail de couteaux japonais aux lames affûtées au laser me tendais les bras.

Je pris celui dont la lame ressemblait le plus à celle d’un poignard et me précipitais au dehors pour accomplir ma sinistre besogne. La haine faisait battre mon cœur à cent à l’heure. Ma vengeance divine allait s’abattre, implacable et injuste…

Comme celle de mon père.

Le couteau à la main, je cherchais la bonne position pour frapper : même si la stase s’annulait pour ce que je touchais, il y’avait malgré tout une infime inertie cotonneuse qui m’obligeait à forcer chacun de mes gestes. Devais je frapper de haut en bas ? pousser fort en avant ? Peut être que je pouvais me contenter de lui trancher la gorge ce qui demanderait bien moins d’effort ?

Cette solution me parut d’autant plus séduisante qu’elle provoquerait un geyser de sang bien plus spectaculaire. Oui, cela peut paraître d’une barbarie sans nom, et moi même en me relisant je peine à croire que j’ai put agir de la sorte.

Toujours est il que, optant pour ma nouvelle option, je me plaçait derrière Clément, pointant la lame sous sa gorge. Dans une ultime geste de sadisme, je me penchais à son oreille pour y glisser une remarque macabre, quand mes yeux croisèrent ceux que Maxine.

C’est alors que ma colère se transforma en une tristesse infinie.

Ce regard, c’était celui qu’elle avait eut pour moi tout ce temps, pendant ses moments heureux ou j’étais simplement moi même. C’était ce regard plein d’amour que j’avais détourné de moi à force de ne plus le chercher. Et si maintenant c’était lui qui lui inspirait ce sentiment, je n’étais pas victime, mais coupable.

Le couteau m’échappa des mains et se mit à flotter. Mon visage devint brûlant, et soudain un éclair de lucidité me frappa. Je tombais à genoux, pleurant et hurlant de terreur à l’idée de ce que j’avais faillit commettre.

En me fiant à la montre de mon père, je réalisais que j’étais resté à peut près deux heures étalé sur sol, alternant crise de larme et d’angoisse, suffoquant devant ma propre monstruosité.

Je devais partir et vite.

De retour à la maison, je réactivais le Temps et fit pour la première fois une chose pourtant banale : attendre.

***

Terrassé par la fatigue et le stress, je m’étais endormi sur la grande banquette marron clair du salon, et ne fût réveillé que par le bruit de Maxine ouvrant la porte. Mon premier réflexe fût de figer le Temps pour réfléchir à ce que j’allais dire, mais je compris que c’était la cause de mes problèmes. Je décidais donc de ne plus compter sur la stase pour gérer cette épreuve.

Dès qu’elle m’aperçue, Maxine compris que je savais tout. Elle ne chercha pas à nier, ou à trouver de vaine réponse. Alors que je pensais que cet aveux la libérerait d’un fardeau, il fût finalement une grande source de peine. C’est alors que je compris qu’en fait elle voulait tout simplement m’éviter de souffrir.

Le mal était fait, d’un côté comme de l’autre, et je savais que quelque chose en moi c’était brisé pour toujours. Il fallait que je disparaisse, loin de Maxine, et loin cette vie d’apparence. J’avais construit une existence sur le sable, pensant que je pouvais tricher avec tout le monde, et finalement la roue avait tournée et balayée d’une traite ce que je pensais acquis.

Me rendant dans la chambre, je fis rapidement mon sac, sans même user de la stase, et comme dans mon enfance, je m’apprêtais à partir pour toujours.

Sur le seuil de la porte, Maxine essaya de me retenir. Elle avait peur de ce qui pouvait m’arriver, et me disait que c’était à elle de s’en aller. Mais elle savait que je n’étais pas du genre qu’on pouvait convaincre. Elle céda, et en guise d’ultime adieu m’embrassa comme jamais auparavant. Je sentais qu’elle pressait fort ses lèvres contre moi et qu’elle passait la main sur mon épaule avant de m’enlacer tendrement.

Ah si seulement j’avais put nous pétrifier pour toujours ainsi…

Je n’eu pas le courage de résister à la tentation, et figeait ainsi le temps dans ce moment parfait. La stase faisait que je ne sentais ni faim, ni soif, ni sommeil, me permettant de rester ainsi aussi longtemps que je le souhaitais.

Chaque fois que je voulais en finir, chaque fois qu’un peu de courage me poussait a faire cesser la stase et à partir, je me blottissais contre Maxine, m’enivrant de son parfum, caressant son visage et ses cheveux, comme pour les retenir encore et toujours.

Il me fallut environ 3 mois (difficile de mesurer précisément ce genre de délais avec une simple montre) pour me décider à rompre la stase et finalement quitter Maxine.

Bien décidé à ne plus jamais souffrir ainsi, je décidais de vivre pour toujours dans la stase.

***

Et c’est ainsi que ce précise le dernier acte de mon histoire. J’ose espérer que vous lui trouverez maintenant du sens, et qu’elle vous éclairera sur la situation. Au pire, j’espère qu’au moins elle vous donnera à réfléchir sur ce Temps qui passe et à quoi on le consacre.

Cela faisait 47 ans que je vivais hors du Temps, sans jamais quitter le stase une seule seconde. Je vivais donc ainsi dans une seule et unique journée. Je l’avais choisie ensoleillé pour avoir au moins le plaisir de la lumière, mais à force d’errer comme je le faisais depuis tout ce « temps » j’avais atteint le nord du pays et le soleil n’était plus de la partie.

Je passais le temps en lisant, dévorant des rayonnages entiers de bibliothèque. J’arpentais les rues en prenant bien soin de n’avoir aucun contact avec qui que ce soit, trop effrayé que cela puisse réactiver le Temps à mon insu.

Ayant cette éternité devant moi, je fût effrayé de ce qu’elle me réservait. L’esprit humain n’était pas fait pour un tel supplice, et j’en étais venu à chercher une solution afin d’en finir. Je pourrais réactiver le Temps, et vivre, en attendant qu’arrive la fin, mais ça non plus je ne le supportais pas.

Et nous y voila : moi coincé entre la peur de la vie et la peur de cette existence hors du Temps. Encore le Zugzwang, l’inertie comme Enfer personnel.

Je laisse donc cette lettre comme le témoin de mon tourment, mais aussi de celui de ma réussite. Car si vous lisez cette histoire que je couche sur le papier, alors cela veut dire que j’ai quitté la stase, et que le Temps à reprit son court normal même juste pour quelques instant.

Si vous trouvez ce message, j’aurais quitté ma prison et retrouvé la force d’affronter la vie.

Share Button

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *