Journal de bord – épisode 45 : 4 murs ou 4 planches #DefiBradbury

4 murs ou 4 planches

Chez nous on a un dicton : « à la fin de la journée, quoi qu’il arrive, tu finiras entre 4 murs ou 4 planches ». En prison c’est comme ça que ça se passe : les options sont minces. Ce qui est le plus étrange c’est que normalement notre vie devrait être rythmé par une régularité d’horloge, le genre précis et immuable. Ça c’est bien sûr la théorie, parce qu’en vraie chaque jour vous réserve son lot de coup improbable.

La journée commence à 7h, avec la sonnerie générale qui te sert de réveil. Contrairement à ce qu’on voit dans les films, les gardiens ne passent pas faire l’appel : ça prend trop de temps, alors ils se contentent de pointer quand ils nous croisent. De toute façon, personne ne se fait la belle de sa cellule durant la nuit.

On à 15 min pour se préparer, ensuite direction le réfectoire. Les matons ne sont pas coulant avec les retardataires, et si tu loupes le coche, tu devras attendre le déjeuner pour avoir un truc à te mettre sous la dent.

Ici ce ne sont pas des détenus qui font le service. Même si ça coûterait moins cher, ça serait une source supplémentaire de problème, avec des gangs qui s’arrangeraient pour occuper ce point stratégique et dealer de la bouffe. Du coup tu manges sereinement parce que tu sais que personne n’a glissé une lame de rasoir dans tes œufs brouillés ou d’acide pour les toilettes dans ton café.

Par contre, tu gardes quand même un œil qui traîne, parce qu’il y’a toujours un détenu qui aura envie de se faire un petit supplément, et en général il le trouvera dans ton assiette. La plupart tu temps tu n’as rien à craindre des gros caïds, parce que eux tapent dans les plateaux de leurs sbires. Non le problème vient plutôt des sbires en question qui se rattrapent sur toi.

Si tu veux durer un tant soit peu dans cette taule, tu fermes ta gueule et tu donnes ton flan caramel sans faire d’histoire. Si tu plais aux patrons, ils peuvent même t’avoir à la bonne et t’offrir une certaine protection en échange d’un peu de ta bouffe. La prison finalement, c’est le retour à un mode de fonctionnement féodale : les paysans nourrissent les chevaliers et obtiennent protection en retour. Enfin sauf que là les chevaliers se sont des narcotrafiquants, des voleurs de voitures, des arnaqueurs en tout genre, des tueurs…

Hey ouais, ici c’est la cour des grands, et les mecs que tu croises sont là pour une bonne raison. Il n’y a pas d’innocent qui soit là par erreur, juste un bon paquet de connards. Après, qu’est ce qui a fait que ces mecs sont devenus ce qu’ils sont, ça c’est une autre affaire.

Prends Gibbons par exemple : il te suffirait de parler 5min avec lui pour le classer directement dans le top 10 des plus gros enfoirés que t’ai jamais rencontré de ta vie. Et pour 5min de plus, il prendrait certainement la tête du classement. Bah Gibbons c’est juste un mec qui a pas eu de chance. Née dans le ghetto d’une mère toxico, il s’est retrouvé en foyer d’accueil à l’âge de 8 ans. Après quoi, il finit dans une famille d’adoption ou le daron à une idée très personnelle de l’éducation. Il ne cogne pas ses gamins, mais si l’un d’eux fait un truc qui ne lui revient pas, c’est direct un séjour dans le placard qui se trouve sous l’escalier, lumière éteinte. Premier trauma pour Gibbons, il devient claustrophobe.

A 18 ans, après avoir loupé une carrière de joueur de foot universitaire parce qu’il glandait trop en cour, il s’engage dans les marines. Là encore mauvaise pioche : on lui pète encore plus la caboche en le brisant mentalement. En théorie les instructeurs te disent que c’est pour mieux te façonner, mais avec un gamin comme Gibbons, ça n’a pas eu l’effet escompté. Nouveau trauma : à force d’être préparé à lutter à tout moment, Gibbons était devenu complètement paranoïaque.

On n’a jamais vraiment trop su les détails de cette partie de l’histoire, mais il semble qu’il abandonné son unité en pleine mission de reconnaissance et que ça ait tourné au massacre. Oh rassure toi, nos bons soldats en sont sortis indemne… c’est un peu moins le cas pour la trentaine de civil qu’il a plombé à coup de fusil M16A1. Officieusement on raconte qu’un gradé lui avait donnée la mission de « faire le ménage », comptant sans doute sur le fait qu’il était zinzin. L’enquête du JAG l’a finalement blanchi mais dans sa tête c’était un trauma de plus au compteur.

Après 7 mois, il revient au pays, sans affectation. Alors il erre sans but, liquidant sa solde en alcool et en drogue. Parce que Gibbons s’est mis à faire des cauchemars, le genre violent et en cinémascope, et qu’il n’y a qu’avec une dose d’héro qu’il peut trouver un peu de repos. Dès fois il se réveille et vomi tellement les images qu’il revoit sont horribles. Et puis un jour il reçoit un coup de fil de Tasha, une autre gamine de l’adoption avec qui il vivait et qui est comme une sœur pour lui. Elle lui explique qu’un type la harcèle, qu’elle à la trouille…

Tu la vois venir l’histoire ?

Alors Gibbons fait ce que tout soldat fait dans ce genre de situation : il part en opération. Il traque sa cible, étudie ses déplacements, et prépare un plan d’action. Au début, il veut simplement l’intimider, se pointer devant lui après une embuscade et lui filer la trouille de sa vie, façon rencontre avec Batman.

Sauf que Gibbons n’est pas Batman,

Rapidement la situation part en couille : il piège la route en déployant une herse qu’il a bricolé comme on lui avait appris pour arrêter sa cible là où il le souhaite, sauf que lorsque les pneus explosent, perforés par les tiges d’acier, la voiture se déporte sur le côté et percute la glissière puis fait un tonneau. Sous l’impact, le type est projeté hors du véhicule. Il s’en tire bien, tout juste des hématomes, mais ça chance s’arrête là, car Gibbons panique. Il n’avait pas prévu un tel barouf. Il sait que ça va attirer l’attention et que d’ici 5min y’aura des ambulances et des flics. Alors il se précipite sur le gars et commence à le cogner en lui hurlant dessus de laisser Tasha.

Il faut bien te rendre compte que Gibbons c’est pas un petit gabarit. Il est massif comme un boxeur, et il cogne aussi bien. Son instruction militaire lui permet de frapper où il faut pour faire mal. Mais il ne maîtrise pas sa force, ou plutôt il ne veut pas, et il tabasse tellement le mec qu’il lui explose la rate. A la fin, son visage n’est plus que de la pulpe sanguinolente, un puzzle mélangé qui n’a plus aucun sens. La paranoïa de Gibbons à maintenant toutes les raisons de s’agiter parce que les flics le cherchent. Toute la nuit il sera traqué à travers la ville comme un animal, sauf que cet animal-là a été formé à la guérilla, au combat urbain, et à des stratégies vieilles comme le monde pour garder l’avantage face à un ennemi supérieur en nombre.

Au petit matin, alors qu’il est à bout de force et qu’il a échappé à 3 escarmouches avec les forces de l’ordre, il finit par se faire chopper par des gars du SWAT. Sauf qu’à ce moment-là, Gibbons a pris en otage une automobiliste et ses 2 mômes, et qu’aucun d’eux n’as survécu à la fusillade que ça a occasionné. Lui à prit très exactement 8 balles dans le corps, dont aucune n’a été fatale, ni même handicapante. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé avec le surnom du « Tank ».

Dans un autre état, Gibbons aurait été condamné à mort, mais il n’a pas eu cette chance : il va devoir passer le reste de son existence entre ces murs, et c’est un châtiment bien cruel quand on à son âge. Petit à petit, je vois disparaître dans son regard cette étincelle d’énergie qui caractérise les gens qui ont l’espoir de sortir un jour. Son regard à lui est mort, c’est un zombie, un être purement « musculo respiratoire » dont l’esprit est vide. La seule chose qui lui évite complètement de sombrer, ce sont les quelques visites de Tasha. Oh pas qu’elle soit ingrate, au contraire : c’est la culpabilité qui la retiennent de venir plus souvent. Ça et le fait de devoir supporter les regards des autres détenus qui la reluquent lorsqu’elle arrive par le bus.

Tout ça pour te dire que bien sûr, les gars ici ne sont pas des anges, loin de là, mais que quand la vie te sort des cartes aussi pourries, c’est presque normal que ça finisse ainsi. Là encore : 4 murs ou 4 planches, c’était les seules options pour Gibbons.

Je parle de lui, mais bien d’autres ont eu des parcours similaires. Certains sont des enfants battus, victimes d’abus en tout genre, ou simplement des mecs de la rue, issue de famille pauvre qui ont grandi dans un environnement proche de la jungle ou c’est la loi du plus fort qui prime. La seule chance qu’aura eu ce pauvre type, c’est qu’il faisait un excellent gros bras, et qu’il a pu se mettre au service d’un caïd. En l’occurrence, un mexicain nommé Carlos Oribero, mais on l’appelle tous « El hombre de Arena » (le marchand de sable), un des plus gros narco trafiquant au monde.

Oribero utilise Gibbons aussi bien comme force de frappe pour régler ses comptes que comme soubrette pour nettoyer sa cellule. Et oui car après le petit déj, on a jusqu’à 8h pour faire nos piaules.

J’avais vu pas mal de gamin jouer les gros bras les premiers jours de leur arrivés, bien décidé à ne pas faire ici ce qu’il n’avait jamais fait chez maman. Sauf qu’ici ta cellule tu la partages avec un autre gars, et que lui sera moins gentil que ta chère mère. Du coup les gamins rentre dans le rang vite fait sans que les gardiens n’aient rien à faire. Parce qu’ici, si tu ne respectes pas les règles, t’as très vite des ennuis. Amusant de voir comment une forme d’autogestion vient spontanément de la part des taulards…

Toujours est-il que passé l’heure du ménage, c’est le premier moment « ouvert » de la journée : tu peux squatter dans ta cellule (si jamais tu n’en as pas eu assez d’y passer la nuit) ou bien aller dans l’un des différents lieux de vie accessibles. Pour la plupart, s’il ne pleut pas, ça sera balade dans la cours extérieur, histoire de faire un peu de sport, prendre l’air ou fumer une clope. Si t’es du genre intello, tu peux aller à la bibliothèque histoire de prendre un bouquin… enfin ça c’est si tu avais le projet dingue de te réhabiliter à ta sortie en passant un diplôme, ou bien si tu n’as vraiment rien de mieux à foutre.

Je ne critique pas les bouquins hein ! mais faut bien que t’ai en tête que le choix offert est loin d’être palpitant. Je sais bien que réclamer du confort en cabane ça relève de l’ironie, mais merde j’ai pas envie de lire ce putain d’Harry Potter pour la 5eme fois !

Pour ma part, je reste devant ma cellule, installé sur une petite chaise, et je regarde le grand cirque qui s’agite devant moi. Je vois les mexicains qui s’interrogent sur qui sera le prochain néo nazi qu’ils vont se faire, et je vois les néo nazi se demander s’il n’y a pas moyen de se débarrasser du Marchand de Sable. Il y’a les musulmans dans leur coin qui prient pour je ne sais quoi, et puis y’a les petites castes, pas assez nombreuses ou forte pour peser dans le conflit toute seule, mais qui tissent des alliances pour survivre.

J’aime autant te dire que Game of Thrones à côté c’est une comédie romantique avec Meg Ryan.

Moi comme toujours je fais profil bas, et j’observe la marmite qui ne demande qu’à exploser. C’est d’autant plus flagrant depuis l’arrivée d’un petit nouveau. Il s’appelle Jethro Arclite, et c’est d’après ce qu’on raconte un ancien flic des stups de Miami. Tu te dis que ses jours sont comptés ? qu’un flic en cabane, il finit la semaine avec un coup de surin dans le dos ? T’as pas tort : normalement c’est ce qui devrait se passer. Sauf que ce mec-là, il est sans doute pire que tous les tordus qui sont entassé ici par notre cher gouvernement.

Jethro à une tête bizarre, un air de gamin mais un regard de vieux de la vieille qui en a vu des vertes et des pas mûres. Ses cheveux sont tout blanc, plaqué en paquet vers l’arrière, comme de grosses écailles de dragon, ce qui lui donne un look de personnage de dessin animé japonais. Mais ne te fie pas à ça : il se dégage de lui une agressivité permanente, c’est un fauve tendu et toujours prêt à bondir. Dès le premier jour, il a étalé deux mecs qui faisaient 3 fois son poids juste pour rigoler. Personne ne peut le surprendre : il a des yeux dans le dos et des réflexes d’animal. On se rend vite compte qu’il fait tout à l’instinct, par simple pulsion, comme un véritable sociopathe.

C’est comme avoir le Joker comme codétenu.

Jusqu’à midi tout peut se passer à merveille du moment que chacun reste dans son coin. Même si les groupes fort de la prison se détestent, une guerre permanente n’est bonne pour personne, alors ils temporisent et restent sages. De toute façon, les matons observent ce qui se passe, il faut donc jouer finaud. Si jamais ça chauffe trop, ils déclenchent ce qu’ils appellent l’opération « Emerald City » et tout le monde se retrouve enfermé dans sa cellule pour la journée ou jusqu’à ce que le directeur décide que la punition est finie. Ça veut dire pas de sortie, pas de visite et de la bouffe froide qu’on t’apporte dans des sachets comme quand tu fais une sortie avec l’école.

Toi qui n’est dans aucun camp en particulier, tu restes à l’affût parce que tu sais que c’est lorsqu’il y a un tout petit relâchement que quelqu’un va faire un truc stupide. Tu observes les autres, et si tu peux, tu fais ce qu’il faut pour les empêcher d’avoir une occasion de déconner. En prison tout le monde est à la fois un maton et un taulard, un surveillant et un voyou.

Aujourd’hui en l’occurrence celui qui va attiser les braises, c’est Cameron, un type du gang des bikers. Il vient de sortir de 3 semaines d’isolement pour avoir agressé un jeune détenu, du coup il ne connait pas Arclite, et bien entendu, il a envie de se frotter à lui, encore plus quand il apprend que c’est un ex flic. Enfin quand je dis se frotter, pas de méprise : il veut essayer de le violer.

Cameron va dans la cour et le chercher du regard. Avec son look ça n’est pas difficile, et à peine le voit-il qu’il se lêche déjà les babines. Arclite est train de fumer à côté du terrain de basket en regardant les détenus faire des paniers à trois points. Il se moque d’eux quand il rate, mais aucun n’ose faire de remarque. Cameron arrive de face, sûr qu’avec son mètre quatre-vingt-dix et ses 130 kilos il intimidera le policier qui doit tout juste faire un mètre soixante-dix et soixante-dix kilos. Arclite comprend tout de suite ce qui se passe, mais fait un grand sourire à Cameron. Ce dernier veut frapper Arclite pour asseoir sa domination, il l’attrape donc par le col pour l’empêcher de bouger et se prépare à lui balancer un crochet à l’estomac. Arclite sourie toujours : Il plonge sur Cameron et le mord à la gorge. Une giclée de sang s’échappe, et le molosse hurle de douleur. Arclite mord plus fort encore et pousse en arrière avec ses bras tout en tirant avec la nuque. Il arrache un énorme morceau de viande sanguinolente de l’épaule de Cameron qui s’écroule aussitôt. Sa pression sanguine chute en moins de dix seconde et il tombe dans le coma. Arclite, la gueule couverte de sang, un sourire jusque-là, se marre comme le tordu qu’il est tandis que les matons interviennent pour calmer l’émeute qui s’est déclenchée. C’est trop tard pour Cameron, et il vient s’ajouter aux statistiques des détenus mort en prison victime des autres détenus.

Mis à part chez les bikers, les taulards sont plutôt contents de l’opération : un biker de moins, et Arclite qui va se retrouver à l’isolement pour quelques semaines, on pourrait presque parler de bénef. Etant donnée les antécédents de Cameron et les circonstances, le directeur ne déclenche pas « Emerald City » et nous interdit juste l’accès à la cour le temps que la police fasse son enquête et emporte le corps. Le message est clair : si vous êtes assez con pour chercher le mec qu’il ne faut pas, c’est votre problème.

Vers 12h c’est le même cirque que le matin : tu te diriges en rang vers le réfectoire, en priant le ciel que le type derrière toi n’ait pas été chargé de te planter parce que tu avais du retard sur tes dettes ou une connerie du genre.

Ici c’est comme avec la banque dans la vraie vie : si tu ne payes pas, on vient te saisir, et tu payes avec ta vie. Le truc c’est qu’ici ça peut être n’importe qui qui joue les collecteurs. D’ailleurs paradoxalement, faire ce job est une façon de régler ses dettes.

Par habitude je sens venir les coups fourrés, et là ça ne rate pas : Zeke, de la bande des latinos vient de filer un dard à un blanc bec. Je crois que ce petit con est là pour vol de caisse, ou un truc comme ça. Du coup c’est une cible facile : il est jeune, influençable, et sait très bien qu’ici il ne vaut rien, parce que le vol de voiture c’est le degré zéro de la criminalité. Hey ouais même ici il y’a des castes et des grades.

Du coup tu peux vite fait lui monter la tête « aller vas-y, si tu fais bien ton boulot on te donnera une place dans le gang ». Ça c’est le genre de discours qu’on peut essayer de te faire avaler si t’es impressionnable. Sauf qu’a moins d’être vraiment bon, les gangs en ont rien à foutre de recruter du menu fretin, et si Zeke fait faire le sale boulot à ce crétin, c’est tout bêtement pour ne pas s’attirer d’ennui directement et aussi un peu pour se marrer en lui foutant la pression.

Les détenus qui ne sont pas rattaché à un gang ou qui n’ont aucune protection, on appelle ça des « pions ». Ils sont sacrifiables, ont peu de marge de manœuvre, mais ils peuvent faire des dégâts épouvantables si tu sais bien les jouer.

Le gamin à maintenant une cible. Bouffé par un mélange de trouille et d’excitation, il se glisse dans la file d’attente dans le dos de sa cible. Derrière, tu peux voir Zeke qui se marre en le voyant faire : tout le monde l’a repéré. Le gamin le sens, mais il est coincé. Caché maladroitement dans sa manche il a un clou de 15 cm affuté sur la pointe. Ici on appelle ça un schlass, un dard ou un pointeur, et dans les mains d’un expert c’est une arme qui ne fait pas de cadeau. Les mecs les plus habiles te le plantent sur le côté juste en dessous des côtes et l’enfoncent quasiment en entier en redonnant un coup avec le plat de la paume. Ça te perfore l’estomac dont les acides se rependent partout dans ton corps. Si le mec est vicieux, il peut aussi retirer le dard en le tournant pour augmenter les dégâts, mais c’est plus risqué car il peut se faire repérer. La victime de ce genre d’exécution meurt lentement, et elle dérouille tu peux me croire.

Heureusement pour nos estomacs aujourd’hui ça s’arrêtera là. Le gamin à trop la trouille, il sent les regards de tout le monde sur lui. Ça n’a pas échappé aux gardiens, qui eux aussi avec le temps, développent le même genre d’instinct que nous. Le gamin à tellement la trouille qu’il ne pense pas à se débarrasser du dard, et les gardiens le choppent la main dans le sac. Il ne sait pas quoi dire, de toute façon il ne PEUT rien dire. Sa seule excuse c’est que c’était « pour sa protection ». On sait tous que c’est ce qu’il vient de dire sa protection, une protection contre Zeke. S’il ne balance pas, le gamin sait qu’il évitera de se faire tabasser ou violer, et d’être lui-même le prochain type qu’on poinçonnera dans la file…

Le service continue, et tu ramasse ton plateau repas en cherchant du regard une place tactiquement intéressante. Près d’un mur, on dans l’angle d’une des caméras, ça reste un bon choix pour ne pas avoir d’emmerde.

Pendant que tu manges, tu essayes vaguement d’apprécier ton plat, mais c’est difficile car tu n’arrives presque pas à identifier ce que tu manges. Les aliments ont un gout neutre la plupart du temps, et à part les dessert, qui sont les mêmes que ce que tu trouves au supermarché, ce que tu avales est fade. C’est une des raisons pour laquelle plein de mec acceptent de faire leur classe de l’après-midi dans l’atelier cuisine.

Ah oui parce que l’après-midi tu as des ateliers.

L’état ne peut pas admettre qu’il t’a enfermé pour 15 ans ou plus sans que ça soit productif. Alors histoire de donner le change à Dieu sait qui, on te force à participer à des ateliers. C’est censé t’apprendre un boulot que tu pourras faire une fois dehors, et à t’occuper de façon « productive ». Une sorte de centre aérée pour adulte. Bien sûr, il y’a une petite arnaque derrière tout ça, certains ateliers sont en fait de la sous-traitance à de grande boite. Du coup tu fais du télémarketing, tu fabriques des plaques d’immatriculation ou des articles de plomberie, tu cuisines des plats sous vide pour des compagnies aériennes…

Oh bien sûr tu es payé pour ça : ils appellent ça ton « indemnités » et c’est aussi ridicule que l’argent de poche que tu touchais quand tu avais 12 ans. Cependant, si tu n’as aucune autre source de revenu à l’extérieur, ça te permet de payer les patrons, de t’offrir une clope de temps en temps… bref de survivre.

Plusieurs fois les ateliers ont été remis en question, car ils étaient l’opportunité pour les détenus d’utiliser des outils, et donc potentiellement de se foutre sur la gueule avec. C’est sûr que laisser des gars comme Léonie « Stiletto » utiliser un ciseau à bois ou Brendan « Hamerhead » une torche à acétylène, ça relevait de l’inconscience.

N’empêche qu’à part quelques incident isolé, les détenus se tiennent à carreau, parce qu’ils y tiennent à leurs ateliers et pas que pour l’argent. Ils veulent tous croire qu’ils pourront encore avoir un avenir, et que la taule n’est pas leur destination finale. Sauf que ça c’est un truc que tu peux te dire dans d’autres prison, mais pas ici. En QHS les gars en ont pour des années avant de mettre le pied dehors : ça leur servira à quoi d’avoir passé 20 ans à cuisiner le même risotto ? D’avoir appris à fabriquer des bancs en contreplaqué ?

J’ai rien contre les gens qui se leurrent avec ce genre d’illusion, parce que c’est sans doute ce qui leur permet de continuer à vivre, mais la réalité c’est que tout ce que tu apprends ici n’est qu’une frustration de plus. Bien sûr, t’auras toujours un gardien qui par sadisme ou bonté, tout dépend comment tu vois les choses, va te dire qu’il a croisé un ancien et que maintenant il est réinséré dans la société et qu’il mène une vie normale. Ce gardien là il se fou de ta gueule, ou il espère sincèrement que tu vas le croire et que tu vas tout faire pour toi aussi réussir ta sortie.

Dans les deux cas c’est du vent, parce que la seule chose qui t’attends à la fin de la journée, c’est 4 murs ou 4 planches.

Vers 17h les ateliers sont terminé, et c’est le second moment libre de la journée. Certains groupes ont leurs petites habitudes, notamment ceux religieux. Ils prient, dans des coins qu’ils ont aménagés à cet effet, et essayent d’apaiser leurs esprits. Ces moments-là aussi sont des moments de trêve : aucun groupe ne s’en prendrait à un autre durant ses moments-là. Même si tu ne crois pas en Dieu, ou Allah ou en Gaia, tu sais que tu es ici dans un des endroits les plus proches de l’enfer… du coup dans le doute, tu essayes de ne pas trop déconner avec ses instances supérieures. Et quand bien même tu n’aurais aucun respect, tu apprends vite que PERSONNE ici ne tolère les blasphémateurs.

Faut dire que tous les grands patrons des gangs appartiennent à une religion ou une autre. Y’a une bonne majorité de catholique, que ça soit des chrétiens ou des protestant, et ils se montrent étonnamment ouvert les uns avec les autres. Le truc c’est que les patrons savent que leurs âmes sont foutues, alors ils cherchent à limiter la casse. Ils prient assidûment parce qu’ils sont en train de se diriger vers le purgatoire, et que quelques bons points c’est toujours intéressant à prendre.

La loi dans notre prison n’est pas définie par les hommes, mais par les dieux. Si on subit la vengeance d’un gang, c’est parce qu’il applique la justice divine… Enfin ça c’est ce qu’ils se racontent pour mieux dormir la nuit.

18h, tu peux aller prendre une douche. C’est le moment de promiscuité qui fait flipper tous les nouveaux : comme à l’école, tu vas devoir comparer ton physique de poulet avec celui de mec qui font de la muscu deux fois par jours toute la semaine depuis 8 ou 10 ans. Ça se regarde le paquet pour voir celui qui a la plus grosse, ça compare les tatouages, la plupart fait maison, et au bout d’un moment tu ne fais même plus attention à toutes ses queues sous ton nez, parce que le seul truc que tu veux, c’est sentir l’eau chaude sur toi et le savon qui te décrasse.

Parfois, certains profitent de ces moments pour se mettre à l’écart et s’envoient en l’air : ça peut être aussi mécanique qu’une pipe à la vas vite que passionné et tendre avec de long baisés appuyés. Certains n’ont que ça pour tenir le coup, d’autres le font pour chasser le souvenir des gens qu’ils ont perdu en venant ici… et puis plus pragmatiquement, t’as des mecs qui payent leurs dettes avec leur bouche.

Il est 19h, et c’est le dernier passage de la journée au réfectoire. Le type qui s’est fait ciblé par Zeke ce midi peut être tranquille, car les matons l’on a l’œil, et de toute façon personne ne sera assez stupide pour réessayer. Dans deux ou trois jours peut être…

Le repas est sinistre. La fin du jour coïncide avec l’heure des bilans : on réalise qu’on vient de faire un jour de plus, on compte tous ceux qui restent, et on se dit que putain c’est loin. Tu fais aussi le calcul de toutes tes concessions de la journée, du fric que t’as emprunté, des clopes que t’as donnés en échange de service, tu révises les alliances en cours et en parcours le réfectoire du regard tu essayes de savoir qui est tricard et qui sera le prochain à se faire poinçonner. Tu te demandes si ça ne sera pas toi… tu es sûr de tes comptes ? Est-ce que ce jamaïcain te laissera les 4 jours comme convenu pour le payer ? Est ce qu’il n’y aura pas de retard dans le versement de ton indemnité ?

Autour de toi, y’a des mecs qui ne sont pas aussi à jour dans les comptes et qui eux balisent à mort. Ils savent que lorsque sonnera le couvre-feu, tout le monde retournera en cellule, et que si par malheur leur codétenu devient un pion, ils n’auront aucune chance.

Ce qu’il faut comprendre avec ce lieu, c’est que ce qui tue les gens ce n’est pas la violence, ni la privation de liberté. Non ce qui te tue c’est l’irrémédiable. Ton espoir brûle en quelques instants, tout dans ses murs te rappelle à ta condition première d’être mortel voué à une fin certaine. Toute l’illusion de bonheur que la vie peut t’apporter, ici tu en es privé. Il ne te reste que cette infâme certitude qu’à la fin de la journée, quoi qu’il arrive, c’est 4 murs ou 4 planches.

Tu quittes le réfectoire en traînant les pieds pour rester encore quelques instants hors de ta cellule. Car une fois dedans, après le pointage des matons, les portes sont verrouillées pour la nuit. Tu vas passer les 11 prochaines heures enfermé ici avec un type qu’on t’as collé au hasard. Si t’as du bol, il est aussi paumé que toi et vous pourrez passer une nuit tranquille. La cellule devient votre protection contre tous les tarés du bloc. Mais quand bien même, tu as en toi cette peur que soudainement il s’en prenne à toi. Même si tu fais partie d’un gang et que ton codétenu est de ton équipe, il y’a toujours le risque qu’on ait monté un coup contre toi et qu’on te fasse trancher la gorge dans ton sommeil.

Il n’existe aucune forme de paix durable ici, aucune certitude que ton existence ne prendra pas fin d’un seul coup. Au beau milieu d’une pensée, pendant que tu manges, même dans les chiottes, un type peut surgir et t’ouvrir le cou. Tu es privé de tout, de tes pensées, de tes rêves, de ta dignité. On te retrouve pissant le sang, le futal sur les chevilles, couvert de ta propre pisse, faisant une grimace ridicule. Ici même ta dignité de mourir n’est pas garantie.

Alors tu te mets sur ton lit, et tu pries pour que ça s’arrête. Parfois tu espères même mourir. Lorsque tu en es à ce stade, alors là tu as vraiment touché le fond, parce que les gens comme toi on les laisse vivre et souffrir. La punition de la prison, elle est dans ta tête, et paradoxalement elle fait de toi quelqu’un qui mérite ce qui lui arrive.

Ici tu mènes une non vie dont le seul but est de finir en composte. Tu n’es pas plus utile qu’un arbre qui métaboliserait de l’oxygène en carbone. Ton poids sur la société est une excuse pour certains afin de justifier plus de répression, plus de dureté. Ta vie ne t’appartient plus parce que tu n’en auras plus jamais l’usage.

La lumière s’éteint à 22h. Les matons tolèrent que tu finisses de regarder ton film ou ta série, mais seulement si tu as un casque. Après quoi, ils coupent carrément le courant de la cellule si tu fais le difficile.

Dans le noir, avec la respiration d’un autre type pour seule compagnie, tu te mets à avoir des crises d’angoisses. Parfois tu entends l’autre pleurer comme un môme, parce qu’il a passé une plus sale journée que d’habitude, ou simplement parce que c’est l’anniversaire de sa mère aujourd’hui. Toi tu traces un trait de plus sur le mur comme tu en as l’habitude depuis que tu es là. Il y’en a tellement que tu ne saurais dire exactement combien. Tu fais le compte seulement de temps en temps, quand tu ne sais pas quoi faire d’autre.

Tu dormiras à moitié, parce que tu ne parviendras jamais à vraiment te relâcher. Tu sais à ce moment-là que tu as gâché ta vie et sans doute celle de plein de gens. Tu te dis que tu n’aurais jamais dû naître, que tu es la pire erreur de la création. Tu repenses à ce qui t’as conduit ici, et à toutes les choses que tu aurais pu faire autrement. Tu te demandes comment t’as pu être aussi con, aussi stupide. Comment font les gens dehors pour ne pas faire ces erreurs ? Est-ce vraiment si facile de rester dans le droit chemin ?

Tu restes avec ces questions en tête sous forme de rêves obscures et parfois tu espères de tout cœur que le type du lit en dessous à un dard prêt à te perforer le cœur.

Malheureusement vient le matin. Il est 7h, et la sonnerie générale te sert de réveil. Aujourd’hui encore, quoi qu’il arrive, quoi qu’il se passe, tout finira entre 4 murs ou 4 planches…

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