journal de bord – épisode 49 : la sentinelle silencieuse #DefiBradbury

La sentinelle silencieuse

Je me prépare devant la glace, avec le bruit des voitures pour compagnie. Il fait trop chaud pour fermer les fenêtres, alors je m’accommode du vacarme. Malgré ce temps d’enfer je boutonne ma chemise jusqu’en haut : ça ne me dérange pas outre mesure, là d’où je viens une chaleur comme ça c’est la norme.

Je passe un peu d’eau sur mon visage. La sensation de fraîcheur disparaît en un instant, mais ma peau apprécie. Quelques gouttes ont formé des traces foncées sur mon col, mais d’ici à ce que je quitte la salle de bain elles auront déjà disparu.

Ce jour-là personne ne l’attendait, moi le premier. Pourtant ce soir c’est la grande finale, le moment ou toute une nation va s’unir vers la victoire. La France est en finale de l’Euro 2016 : un rêve qui semblait inaccessible il y’a quelques temps…

Ça c’est sur le papier dans les journaux. Dans la réalité il y’a bien plus à craindre de ce match que de bénéfice à en retirer. Oh bien sûr, il y’a la fête, et l’ambiance, et les gens qui crient. Mais moi ce soir j’aurais peur, et je resterai vigilant.

Je sors de la salle de bain et me dirige vers le salon. Ma femme Ansaara s’y occupe de notre fille, la petite Laura qui a tout juste 3 ans. Avec un brumisateur, elle lui arrose le visage et l’installe sur le canapé pour qu’elle essaye de faire la sieste. Il est midi et la chaleur atteint son point culminant. Je m’approche d’elle pour l’embrasser avant de partir. Son visage reflète ma propre inquiétude. Ce soir aussi elle aura peur.

Elle me demande si ça va aller, si je ne préfère pas me faire porter pale. Je lui dis que ce n’est rien, qu’il faut que je le fasse, qu’il y’a une belle prime à la clé. Nous n’avons pas beaucoup d’argent, et ce supplément serait le bienvenu. Ansaara le sait, mais elle se demande si ça en vaut bien la peine.

Ce que je ne lui dis pas, c’est que pour moi il y’a une autre raison de partir au travail. Mais cette raison je dois la garder pour moi.

Je sors de l’appartement en lui faisant un signe de la main, et je murmure du bout des lèvres « a demain chérie : je t’aime ».

C’est drôle à dire quand même : je t’aime ?

Est-ce que ce n’est pas une évidence ? pourquoi faut-il le dire ? mais surtout qu’est ce qui fait que ça fasse autant de bien à entendre ? Quand c’est Ansaara qui me le dit, je me sens aux anges, heureux, apaisés. Pourquoi ce sont ses mots qui nous font ressentir un amour qui pourtant devrait couler de source ?

De la d’où je viens, on a tendance à dire que les mots ont un pouvoir, qu’ils sont magiques. Ils sont remplis d’une force surnaturelle qui peut vite nous dépasser si on n’y prend pas garde. Les mots sont comme le souffle des divinités tribales qui peuplent le monde des ombres. Il faut donc prendre garde lorsqu’on les invoque.

Dans la cage d’escalier, il fait frais, presque froid. Je descends les marches deux par deux, histoire de ne pas traîner. Je croise notre voisine du 2eme étage, madame Zerbib qui sort ses poubelles. Elle me demande un instant, et se précipite dans sa cuisine pour m’apporter une montagne de gâteau du ramadan. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, car ses makrout aux dattes et au miel, ses harcha au yaourt et à la fleur d’oranger ou bien ses basboussa aux pistaches sont un véritable délice. Mais je dois refuser : le temps me manque, et je dois presser le pas.

Elle insiste malgré tout et m’en fait un petit paquet « pour la route ». Je n’ai pas le cœur de dire non. Madame Zerbib est une gentille voisine. Depuis que son mari est en prison, elle s’occupe seule de ses enfants tout en travaillant de nuit en faisant des ménages. Les temps sont durs, et parfois je la croise dans l’escalier en train de sangloter. Elle supporte de moins en moins le regard des gens. Elle sait ce qu’on dit dans son dos, et ce qu’on dit sur ses enfants. Toujours les mêmes clichés sur les « arabes profiteurs et malhonnêtes » alors qu’elle se saigne aux 4 veines pour que ses enfants soient de bonnes personnes.

Avec Ansaara on essaye de lui rendre la vie plus facile en lui gardant les enfants de temps en temps, mais c’est tout ce qu’on peut faire. Peut-être qu’avec ma prime de ce soir, je pourrais au moins lui proposer d’inviter les enfants au McDo ? Ça ne serait pas grand-chose, mais au moins je n’aurais pas le sentiment de n’avoir rien fait du tout.

Je sais ce que c’est de subir des quolibets. Pensez donc, un grand black qui travaille dans la sécurité, si ça ce n’est pas un cliché ? Alors du coup je me doute de ce qui passe par la tête du petit Walid, ou de son frère Sofiane quand ils entendent ces gens à la télé les accuser de tous les malheurs du monde.

Je sors de l’immeuble, et la chaleur me rattrape. Il y’a des odeurs de poubelle qui me montent aux narines. Et pour cause : celles de l’immeuble sont renversées depuis hier, maculant le sol de déchet qui attirent les insectes qui eux même attirent les oiseaux.

Ma rue me fait peur : j’aimerai être détendu, relâché, mais je ne peux pas. A cause de ma formation je vois tous les détails qui clochent. Ce type qui marche en regardant ses pieds, ou celui qui a un gros sac qu’il serre un peu trop contre lui. J’évite les regards tout en essayant de les saisir. Je dois avoir un coup d’avance, je dois pouvoir identifier la menace avant qu’elle ne survienne. Tout ce passe dans les yeux. On peut y lire la colère, la tension, la crainte, l’anxiété…

Une voiture passe à ma hauteur en klaxonnant tandis que ses occupants agitent des drapeaux tricolores. Je sursaute le temps d’un instant. Toutes les fibres de mon corps sont tendues, prêtes à réagir. Des passants acclament les occupants de la voiture, reprenant leurs slogans teintés de bleu blanc rouge. J’entends une voix d’enfant qui hurle « qui ne saute pas n’est pas français ! »

Ah petit… si c’était si simple !

Malheureusement y’a plein de raison de pas être Français selon certain. Je vis ici depuis que j’ai 12 ans, mais ça ne leur suffit pas parce que je suis née au Lesotho. J’ai appris le Français mais ça ne leur suffit pas parce que j’ai un accent. Pourtant je l’aime mon accent. Il me rappelle ma grand-mère, et il chante dans mes mots les rendant plus joyeux quoi qu’ils disent. Ces gens qui me reprochent ma couleur vont se faire bronzer l’été jusqu’en à attraper des coups de soleil. Je me demande quel est le dégrée de pigmentation acceptable à leurs yeux ?

Ces gens voudraient que je quitte le pays parce que je suis pauvre et que je touche des aides sociales. Ils me reprochent de m’appeler Moussa, mais rient quand je leur dis que j’ai appelé ma fille Laura. Je ne compte les plus contradictions de peur d’en avoir plein la tête…

Je monte dans le tramway bondé et me place sous la grille du climatiseur. Ce froid-là ressemble à celui des rayons surgelés des supermarchés : il vous mord la peau et s’infiltre dans vos poumons, et vous le sentez petit à petit taper sur vos sinus.

Je me décale pour laisser la place à une jeune maman qui tiens sa petite fille par la main. La gamine doit avoir 6 ans. Elle est toute mignonne, avec une bouille très ronde, et des yeux bridés qui lui donne un air de poupée. Sa maman me remercie d’un signe de tête et se fait toute petite, comme si elle avait l’impression de gêner.

Au 3eme arrêt un jeune garçon monte. Il est habillé en survêtement chic, avec des baskets à 200 euros. Une bière à la main, il bouscule tout le monde pour rentrer sans même attendre que les gens descendent. Il s’énerve contre une dame un peu ronde qui ne lui cède pas le passage. Il ne réalise pas qu’elle est complètement coincée contre la barre centrale et qu’elle ne peut se décaler ni à gauche ni à droite à cause de tout le monde qu’il y’a. Le ton monte, et il l’insulte. La dame essaye de rester calme, et lui dit que ce ne sont pas des manières. Ça énerve le jeune homme, et il part dans les décibels. Il accuse la dame d’être raciste avec lui sous prétexte qu’il est noir. Sans même la laisser répondre, il enchaîne en disant que de toute façon il déteste les blancs, et que lui aussi est raciste…

Il finit sa bière en même temps que sa diatribe et sort deux arrêts plus loin. Je me sens terriblement gêné. J’aimerai dire à tous ces gens autour de moi que ce qu’a dit ce garçon est idiot, que c’est juste de la colère et qu’il n’y croit pas vraiment. Sauf que c’est faux, et j’ai fini par réaliser qu’il y’a des gens qui sont consciemment raciste et qui ont une haine « sincère » des autres.

Alors oui, tout le monde n’est pas comme ça, n’empêche que ça me fait peur de me dire qu’on peut nous pousser si facilement dans cette haine. Qu’il est si simple de nous rendre odieux envers les autres, de nous retirer notre foi en la bonté, et de nous rendre moins humain.

Il y’a des forces dans l’ombre qui agissent en ce sens, qui veulent faire germer la haine dans le cœur de certains pour mieux les manipuler. C’est comme ça qu’on fabrique des casseurs, des hooligans, des extrémistes anti-avortement, des prolos anti-patron, des bouffeurs de curé et des fous de Dieu.

Je jette un regard sur la jeune maman et constate qu’un type s’est collé à elle. Il a l’air d’un vendeur de voiture avec sa chemise bleu lavande et son costume à col Mao. Il doit avoir une cinquantaine d’année, les cheveux grisonnant, des grosses pognes et un teint halé qui sent le spray autobronzant. L’air de rien, il passe sa main sur les fesses de la jeune maman qui pour toute réaction serre sa fille encore plus fort contre elle. Histoire d’être encore plus abjecte, il lui lance un regard satisfait, l’air de dire « ça te plait chérie ? ». La jeune maman baisse les yeux, tout autant par honte que pour ne pas encourager le vicelard. Sauf que c’est tout le contraire qui se produit. Il se délecte de cette honte, et la saisie par la hanche pour mieux la coller contre lui.

Nous sommes dans un tramway bondé, mais personne ne semble réagir. Cette femme se fait agresser, mais tant qu’elle ne hurle pas, tant qu’elle ne trouble pas le petit voyage tranquille des uns et des autres, alors cette situation est acceptée. Je balaye le wagon des yeux et repère au moins 6 autres personnes qui ont compris ce qui se passait mais qui restent parfaitement impassible.

Dans ma formation, on m’a appris que plus il y’avait de témoin d’une scène de ce genre, moins il y’avait de chance que les individus réagissent si cela risquait de briser la norme sociale. On appelle ça « l’effet du témoin ». En 1964, une jeune femme du nom de Kitty Genovese, a été violée et assassinée dans le Queens à New York sans que personne ne réagisse malgré ses appels à l’aide qui ont été entendu dans les 3 blocs alentours. Ce cas a été le point de départ d’une étude qui a démontré qu’un phénomène de dilution de la responsabilité affectait la capacité d’un individu à prendre une initiative. On se demande toujours « est ce que je dois réagir ? » ou « pourquoi ça serait à moi de le faire ? ».

C’est ça la dilution : chacun se posant la question, tout le monde est neutralisé par une apathie collective, et personne n’ose franchir le pas. Il ne s’agit pas d’une question de courage, mais de préparation mentale à être confronté à ces situations.

Je me tourne vers le vicelard et je le fixe ostensiblement. Mon regard le dérange, car il est inquisiteur, et il se sent moins à l’aise. Pourtant il continue tranquillement à se frotter contre la jeune maman, presque par défi. Je me plante alors bien devant lui, de façon à ce qu’il n’ait aucun moyen d’échapper à mon regard. Je le dépasse d’une bonne vingtaine de centimètre, ce qui l’oblige à lever la tête.

Il remarque l’écusson brodé sur ma chemise : un lion tenant une épée, comme sur des armoiries de chevalier. Il comprend qui je suis et se met soudain à paniquer. Il retire sa main aussi vite que s’il l’avait posé sur une plaque chauffante. Il a peur de ce que je vais faire, de ce que je vais dire. Il se met à frotter l’alliance qu’il porte à la main gauche avec son pouce, comme si son inconscient le rappelait à l’ordre.

Je n’invoque pas de mots en vain, et me contente de laisser parler mon corps. Mon visage, mon regard, mon langage corporel, ils reflètent tous mon message, plus sûrement qu’une phrase mûrement réfléchit. Je le vois qui jette un coup d’œil par la fenêtre du tram. Il guette surement le prochain arrêt qui ne devrait pas tarder. Il comprend la chance que je lui laisse, mais il hésite un court instant. Sa fierté masculine reprend le dessus, mais est aussitôt écrasé par la peur que je lui inflige.

L’instinct ressent bien plus que l’esprit, et il me suffit de laisser échapper une pulsion de violence pour que son corps la ressente. Mon envie de le frapper, de lui faire mal, de l’humilier comme il à humilier cette jeune femme, je veux qu’il la ressente jusque dans ses tripes. Pour ça je n’ai qu’à laisser cette envie m’envahir et exulter par tous les pores de ma peau.

Le tram s’arrête et il se précipite sur la porte, comme un animal fuyant un prédateur. La jeune maman est soulagée et m’adresse un merci du regard. La petite fille elle n’a pas compris ce qui s’est passé, et à la limite tant mieux. Elle aura bien le temps de souffrir de ce genre de chose…

Personne dans le train n’a remarqué mon intervention, mais ça je m’en moque. Je descends deux arrêts plus loin, et tandis que le tram repart, je croise les regards des gens qui me voient disparaître dans leur horizon dans l’indifférence la plus total.

Il faut marcher un petit moment pour atteindre le stade, mais avec ce soleil c’est un vrai plaisir. Un vent frais adouci le fond de l’air et apaise mes sens. J’entends des bruits au loin, des pétards qui claquent, des klaxonnent, et ce son de la foule si typique qu’on perçoit lors des grands rassemblements.

Tandis que je m’approche, je regarde le stade sous toutes les coutures. Cette immense arche de pierre et d’acier, dont les lignes pures semblent former la proue d’un navire n’a pas sa place ici. C’est un objet bien trop étrange pour ce monde froid et rationnel. Plus je m’en approche, et plus je me sens écrasé par son gigantisme comme à chaque fois que j’y viens.

Il y’a déjà une foule énorme rassemblé près des portes. Pourtant les places sont numérotées, et personne ne devrait craindre de se retrouver mal installé… sauf que personne n’a envie d’être le dernier. Je devrais d’ailleurs plutôt dire : tout le monde a envie d’être le premier.

Je contourne la foule par la droite, et me dirige vers l’un des accès de service du stade. Muni de mon badge, je me présente à l’agent qui contrôle cet entrée et entre dans « les coulisses ».

De l’intérieur, le stade est bien moins impressionnant. Ce n’est qu’une succession de long couloir éclairé par des néons blancs et froids. Le sol est fait d’un revêtement plastique bleuâtre un peu brillant qui craque et qui couine sous mes pas tandis que je progresse vers le PC sécurité.

Comme à mon habitude je suis le premier de l’équipe à être arrivé. Sa me laisse le temps de boire un café, d’aller voir les gens des autres services histoire de dire bonjour, et qui sait de lire un peu le journal si quelqu’un a pensé à le déposer sur le bureau du patron.

Je parcours la pièce du regard et retombe sur les coupures de journaux datant de l’an passé qui s’accumulent contre le mur. On y parle d’attentat, de violence, de mort… et aussi de héros.

Il parait que j’ai sauvé des vies ce jour-là, que j’ai eu une réaction exceptionnelle. Sauf que je suis convaincu que ce courage que les gens ont vu, c’est comme la haine du jeune homme du tram, c’est quelque chose avec laquelle on m’a programmé, sans vraiment que je m’en rende compte.

Est-ce qu’un jour j’ai voulu être celui qu’on acclame ? celui qui est « la fierté de la nation » ? un « symbole d’intégration ? ». Non je ne suis pas cet homme. Moi je suis l’homme qui a la place de tous ces louanges voudrait pouvoir louer un appartement sans sentir la méfiance de la dame de l’agence. Je suis l’homme qui aimerait qu’on lui demande son avis sur autre chose que la supposé violence de l’islam alors que ce n’est même pas ma religion. Je suis l’homme qui attend tout simplement qu’on le laisse être lui-même, sans étiquette.

Je ne peux cependant pas en vouloir aux gens, parce que je suis comme eux. Je suis admiratif de ses personnes qu’on nous montre en exemple dans les médias, et je suis tout aussi touché par ses gens « ordinaires » qui se comportent en héros. Sauf que là je sais que ce n’est pas vrai.

Ce jour-là, il y’a eu des morts, des blessés, dans des conditions épouvantables. Moi-même, j’ai frôler la mort. Mais ce que je ne peux pas dire à Ansaara, c’est que ce jour-là je me suis senti plus vivant que jamais, justement parce que j’ai frôlé de tout prêt la mort, parce que j’ai vu ces pauvres gens le visage déchiqueté par l’engin explosif du kamikaze, parce que j’ai entendu la plainte des blessées et la panique des autres. Ce soir-là j’ai vu une foule en panique, prête à sombrer dans la folie.

Mais ce soir-là… je n’étais pas parmi eux. Je n’étais pas dans cette foule, j’étais au-dessus, j’étais à part. Je ne souffrais pas de la dilution de responsabilité, parce que c’était à moi de donner les consignes d’évacuations. J’étais préparé, et j’ai fait appliquer la procédure. Ma lucidité est en réalité celle de je ne sais quel spécialiste de l’agence de sécurité qui à créer nos règles de fonctionnement. Si j’ai pu diriger les gens vers un endroit sûr, c’est parce que les concepteurs du stade l’on créer avec des accès de secours adaptés, avec un éclairage adapté…

Alors oui, il y’a bien ce petit garçon qui a trébuché devant moi et que j’ai redressé en vitesse pour ne pas que la foule le piétine. Il y’a cette femme qui était figée de peur à qui j’ai ordonné en hurlant et en la pointant du doigt d’aller vers le point de rassemblement…

Je n’ai fait qu’appliquer la méthode : lorsqu’une foule perd le contrôle à cause de la dilution de responsabilité, il suffit de pointer une personne du doigt et de lui hurler des ordres. La pression du groupe la rend automatiquement docile, et elle fera ce que vous lui demanderez sans réfléchir.

Ce soir-là, j’ai poussé les bons boutons parce que quelqu’un m’avait appris à le faire, et que d’autres personnes avaient parfaitement préparer ce cas de figure. Alors parler de héros… ça me fait doucement rigoler.

Il est 15h quand le reste du staff arrive. La plupart de mes collègues sont fou de joie : être si prêt d’un tel événement est une chance inouïe. Et même s’ils ne pourront pas se détendre, s’installer à une place et profiter de la fête, ils pourront au moins jeter un œil sur le terrain de temps en temps, et ressentir l’ambiance du stade.

Lorsque le chef nous appelle pour le briefing, on sent tous qu’il est très tendu. Il nous informe que le ministère de l’intérieur a installé un périmètre de sécurité renforcé aux alentours, et que des patrouilles armées de la police seront là en renfort dans les gradins. Une autre équipe, chargé de la protection du président et du premier ministre, seront infiltrés en civil à des points stratégiques. Un mot code a été convenu pour les identifier si besoin : « poteau carré ».

Je ne comprends pas la référence.

A la fin du briefing, le chef vient me voir. Il me demande si je tiens vraiment à être affecté dehors. Je lui réponds que je préfère être à mon poste habituel, que c’est là où j’ai mes repères. Ce que je ne lui dis pas c’est que je ne veux pas être près des officiels comme ça m’avait été proposé. Je ne veux pas qu’on me demande de venir faire une photo avec le président, ni qu’il me parle comme si nous étions de vieux amis.

Je ne veux pas qu’on me fasse une faveur pour que je vois le match juste parce que j’ai été sous les feux des projecteurs pendants quelques jours. Et je ne veux surtout pas que Laura voit son papa à la télé en train de s’amuser au lieu de faire son travail.

Le patron me félicite pour ma probité. Je ne suis pas sûr de la définition de ce mot, mais ça sonne comme quelque chose de positif dans sa bouche.

Je file au vestiaire finir de me préparer. Je m’équipe de mon talkie-walkie et de ma lampe torche. Cette dernière est un outil formidable : massive, elle peut faire une matraque de fortune si nécessaire. Son éclairage est surpuissant et peut aveugler un assaillant si on l’oriente bien. Je connais mille et une façon de faire de ce simple outil un objet défensif ou offensif. Je la soupèse afin de l’avoir bien en main, et fait quelques mouvements comme à l’entrainement. Un estoc, une parade… tout s’enchaîne à la perfection. Mon corps est comme une machine qui aurait emmagasiné une panoplie de mouvement que j’active d’un simple ordre mental. Mais le mieux c’est que je sais qu’au moment crucial, je n’aurais même pas à penser. Mes muscles seront capables de bouger sans attendre, et de faire le bon geste.

La discipline qui a forgé mes réflexes est issue de la même logique que celle qui à configurer les sorties du stade. C’est une mécanique bien huilé, pensées par des experts pour un maximum d’efficacité. Et si je sais que ces réflexes seront là, si je suis certains qu’au moment voulut la machine se mettra en marche, c’est parce que je l’ai déjà vécu…

Je sors enfin prendre mon service. Jusqu’à 2h du matin environ, je devrais surveiller le périmètre autour de l’entrée D. Je commence à patrouiller et à observer les gens postés dans l’interminable file d’attente qui part des portes. J’ai moins d’une seconde pour jauger chaque personne : ivre ? hostile ? joyeux ? dangereux ? dans mon esprit ce ne sont que des adjectifs qualificatifs qui défilent.

Cet effort de concentration est épuisant, mais il peut me faire gagner de précieuse seconde le moment venu. La tension monte petit à petit et mon corps « chauffe » au fur et à mesure que l’heure d’ouverture approche.

Toutes les dix minutes environ, je donne ma position à mon chef, et écoute les échanges de mes collègues. Les pronostics vont bon train, tout le monde se demande si Cristiano Ronaldo va réussir à battre Lloris…

Une part de moi est déçu de ne pas voir le match, car j’adore le football. Tout petit déjà, je voulais être un joueur professionnel et remporter la coupe d’Afrique. Durant mon adolescence, j’appartenais à un club local ou j’étais plutôt bon. Mais plutôt bon ce n’est pas suffisant, et mon manque de rigueur à l’entrainement a fini par se retourner contre moi. Je n’avais pas l’endurance nécessaire pour espérer rentrer dans le monde des pros. Je me suis donc résigner à jouer dans un petit club le week end, avec pour excuse de « faire du sport pour m’entretenir ».

Cependant je n’étais pas amer. Le foot c’est avant tout une passion, et ce qui compte c’est de jouer, et d’y prendre plaisir. Le reste, ce sont des rêves de gamin.

Soudain je repense à mon état d’esprit le soir de l’attentat. A combien j’étais énervé d’avoir été affecté à la surveillance extérieure. Et puis… et puis c’est arrivé : à 200 mètre de moi, ce type qui arrive avec sa ceinture d’explosif dissimulée. Tout de suite il me parait suspect : sa démarche, son langage corporel, tout m’indique qu’il n’est pas net. Je lui fais comprendre que je l’ai vu, que je sais qu’il représente une menace. Il réalise qu’il ne pourra pas faire ce qu’il souhaite, il ne pourra pas franchir la porte D pour se faire sauter au milieu du public.

Moi à ce moment-là j’ignore ce qu’il mijote réellement. Je me dis que c’est un hooligan, ou un fraudeur qui veut rentrer en douce. Mais non, je me trompe royalement. On est en novembre, et il porte un gros blouson. Il fait nuit, je ne me rends donc pas compte de ce qu’il fait. Et puis soudain c’est la boule de feu, et ce bruit assourdissant qui envahie tout l’espace. Ce son si lourd qu’il en fait vibrer tout mon corps… à moins que ça ne soit l’onde de choc.

Sur le coup je suis soufflé par terre. C’est là que mon corps passe en mode automatique : ma main active le talkie-walkie et je donne aussitôt l’alerte. Mes mots sont précis, parfaitement organisée, comme si on avait installé dans ma tête une check list afin de faciliter la coordination de l’équipe de sécurité. Dans un sens, c’est un peu ce qui s’est passé, car cette check list nous devons la lire 4 à 5 fois par semaine. La procédure est inscrite aussi bien dans mon esprit que dans mon corps : le flot d’adrénaline qui m’envahi active ma mémoire musculaire et sensoriel : je contrôle si je n’ai rien avec quelques palpations rapides, vérifie si mes vêtements ne sont pas déchirés à un endroit, signe que j’aurais reçu un éclat de shrapnel, Je m’assure ensuite que mon audition et ma vision sont normales et efficace. Pas de problème non plus.

Dans le talkie, c’est la panique. J’entends la foule qui commence à sortir. Je file aussitôt vers la porte car il faut que j’éloigne tout le monde de la zone d’explosion, et que je m’assure qu’aucun autre kamikaze n’est dans les parages.

La suite… ça n’est rien de plus que ce qu’ont raconté les journaux.

Voilà un peu plus de 2 heures que je patrouille, quand soudain on nous annonce que les portes vont s’ouvrir. On regagne tous nos postes près des portes, et on donne un coup de main à l’équipe chargé de la fouille des sacs afin que les gens rentrent plus vite.

Nous devons porter des gants en latex pour faire des palpations rapides si jamais des personnes font sonner le portique de détection. On se croirait dans un aéroport.

Le rythme est frénétique, heureusement les gens sont de bonne humeur et ne se plaignent pas de la sécurité. Au contraire, on sent bien que ça les rassure.

Il faut être clair sur un point, à part pour quelques infimes détails, notre présence n’offre aucune réelle sécurité supplémentaire aux spectateurs. Si un fou armé se dirige sur moi, j’ai très peu de moyen pour le neutraliser. Notre rôle est celui de veilleur, de sentinelle. Nous sommes là pour offrir la paix de l’esprit au public, car ce dernier sait que nous restons vigilants pour lui. Nous portons sur nous la pression et la crainte, en échange de quoi les spectateurs peuvent vivre intensément ce grand moment.

Lorsque le gros de la foule est rentrée, je quitte l’entrée et me balade aux abords du stade histoire de faire du repérage. Et puis je repasse là ou ce type s’est fait sauter. L’endroit a été repeint depuis le temps, mais je serai capable les yeux fermé de dire précisément ou cela était. Je me demande ce qui a pu conduire ce pauvre bougre à s’infliger une mort pareille. Je me demande ce qu’il a dut ressentir, ce qu’il a dut se dire. Je me demande s’il a laissé un mot quelque part pour sa famille, ou bien s’il les appeler avant pour leur dire adieu.

Je me demande quelles horreurs on peut infliger à quelqu’un pour le pousser aussi loin. Je me demande au nom de quoi quelqu’un à put lui faire croire qu’il devait mourir. Parce que non, cet homme ne méritait pas ça, pas plus que ses victimes. Personne ne devrait avoir à se dire que sa mort serait une bonne chose pour quelque cause que ce soit.

La nuit, une question me hante : et si jamais il avait compris tout cela ? et si jamais, à l’instant où il pressait le bouton du détonateur, il réalisait son erreur ? Est-ce que sa dernière pensée avait été un douloureux regret ?

Je n’oublierai jamais ce 13 novembre où tant de vie ont été perdues, où tant de souffrance a été provoqué. Tout cela nous devons le porter en nous, et nous sentir en partie responsable. Parce que ce monde est à l’image de ce que nous en faisons, et pas simplement lors de grande manifestation, mais chaque jour, à la moindre échelle. Lorsque nous acceptons de fermer les yeux devant la souffrance, lorsque nous ne prenons pas le temps d’être bon les uns envers les autres, lorsque nous préférons rejeter la faute sur autrui par facilité, lorsque nos silences complaisant permettent à des mots de haine d’entrer dans la tête de nos enfants, alors dans ces cas-là nous aussi sommes responsables.

Le soir commence à tomber, et dans le stade le brouhaha est assourdissant. Je sens mon téléphone qui vibre dans ma poche : c’est Ansaara qui m’envoie un message vidéo. Elle tient Laura dans ses bras, et elles me souhaitent bon courage, et me disent qu’elles m’aiment.

Je n’aurai jamais une immense fortune, je ne serai jamais un grand joueur célèbre et adulé, je ne ferais pas parti du cercle d’ami des grands de ce monde, mais tout ça ça n’a pas d’importance. Ce qui compte vraiment c’est que j’ai des gens qui comptent sur moi, et dont l’amour me pousse à me tenir devant le danger. Parce que si je suis là, et si je prends mon métier autant à cœur, c’est parce que je considère que c’est ma façon de changer ce monde. Je veux être de ceux qui protègent les autres, sentir leurs regards plein de confiance envers moi. Je me mets devant le danger parce que je veux que ma femme et ma fille vivent dans un monde où les innocents n’ont pas à trembler et à avoir peur.

Je fais le choix de prendre cette peur à leur place, et à rester là, dans l’ombre de la nuit. Je fais le choix de rester vigilant, pour que d’autres vivent sans crainte. Ma présence doit leur être imperceptible pour ne pas qu’il se sentent menacé, mais moi je dois être une menace pour ceux qui voudraient s’en prendre aux autres. Au fond de moi, c’est ce que je suis vraiment : une sentinelle silencieuse.

Je réponds à Ansaara d’un sms rapide : pas le temps de traîner, il faut continuer à patrouiller, et toujours rester vigilant…

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